Le bureau ovale de la Maison-Blanche serait-il en réalité triangulaire ? Les entreprises IA, dont certains leaders sont présents au sommet qui réunit Xi Jinping et Donald Trump cette semaine, pénètrent peu à peu le puissant complexe militaro-industriel américain. De quoi s’assurer de généreux contrats, un volet de croissance pour rassurer les investisseurs, et une forme d’hégémonie de long terme. Une question se pose dès maintenant : L’IA sera-t-elle simplement une nouvelle technologie intégrée, ou est-elle déjà en train de produire un nouveau complexe industriel dont les frontières ne correspondent plus à celles du précédent ? Analyse.
La rencontre entre Xi Jinping et Donald Trump prévue demain, tout comme les discussions préparatoires qui se jouent en coulisses depuis mai 2026 - date de leur dernière entrevue - ne ne fait plus sans les acteurs de la Tech. Nombre de personnalités sont d’ailleurs attendues au rendez-vous officiel : Jensen Huang (Nvidia), Elon Musk (SpaceX), Sam Altman (OpenAI), Jeff Bezos (Amazon), Michael Dell, Mark Zuckerberg (Meta, à confirmer), Sundar Pichai (Google), ou encore Tim Cook (Apple).
À l’agenda du meeting présidentiel figure un point sur l’encadrement de l’intelligence artificielle, dans la lignée des échanges entre Scott Bessent, le secrétaire au Trésor, et He Lifeng, le vice-Premier ministre chinois chargé de l’économie, du commerce et de la finance, pour ouvrir un dialogue sino-américain sur l'IA.
Les armes autonomes, les cyberattaques, et les usages duaux de l’IA sont au centre des discussions, avec l’espoir d’une entente bilatérale entre deux grandes puissances qui s’affrontent sur ce terrain, et qui n’ont pas envie de s’arrêter en si bon chemin…
Car pour la Chine comme pour les USA, l’IA est un levier de puissance compétitive, et un véhicule d’influence extra-territoriale.
Mais c’est surtout une sophistication de l’appareil militaire, et un avantage sur un possible adversaire. Les doctrines de défense d’hier qui se jouaient sur l’intervention et la supervision humaines sont revisitées en profondeur par l’intégration de nouveaux systèmes d’information “intelligents” et par la multiplicité d’objets dits autonomes : drones, agents virtuels, avatars etc…
C’est dans ce nouveau paradigme que les entreprises de la Tech avancent, certaines en avertissant de la destruction de l’humanité. Un récit apocalyptique qui les placent de facto à la table des grandes négociations, et surtout avec des objectifs assez identifiables. Mais au fait, lesquels ?
La prophétie d’Eisenhower
D’abord, l’objectif de rentrer dans le complexe très fermé des géants de la sécurité, du renseignement, et de la défense. Un monde relativement régulé, normatif, qui a ses règles propres. Mais qui suscite depuis longtemps beaucoup de convoitise. Je m’en réfère aux thèses martiales développées ces dernières années par les Think tanks américains ( Heritage Fondation, Special Competitive Studies Project d’Eric Schmidt, ex Google apr exemple).
Le Président Eisenhower a été l’un des premiers à pousser le concept de « complexe militaro-industriel » dans l’après-guerre. Plus qu’un concept, le complexe fondé sur l'industrie de défense, l'armée et le pouvoir politique a structuré non seulement l'histoire contemporaine des États-Unis, mais aussi celle du reste du monde post-1945.
Une illustration ? La DARPA (originellement ARPA pour Advanced Research Projects Agency), l’agence créée ex nihilo après le lancement du satellite Spoutnik en 1957, qui a aussi façonné l’innovation défense et spatiale, pour la transférer dans le domaine civil (Internet et télécoms).
Mais si Eisenhower a permis l’essor d’une puissante industrie de défense, il a aussi livré, dans son discours d’adieu à la télévision devant des millions d’Américains, son inquiétude sur la menace que représenterait à terme ce qu’on appelle aussi « le triangle de fer (Iron Triangle) », qui relie le Pentagone, le Congrès et les géants de l’armement :
« (…) Nous devons prendre garde à l’acquisition d’une influence illégitime, qu’elle soit recherchée ou non, par le complexe militaro-industriel. Le risque d’un développement désastreux d’un pouvoir usurpé existe et persistera »
Extrait du discours de fin de mandat du Président Eisenhower, 17 janvier 1961
65 ans plus tard, nous assistons aujourd’hui à une logique inversée, où l’avènement de l’IA développées dans les laboratoires privés de la Silicon Valley (très justement rebaptisée « Vallée du Silicium » dans le livre d’Alain Damasio en 2024), tombe dans le domaine public, en amont de l’industrie traditionnelle de défense.
L’ étape dans laquelle se trouvent les fournisseurs de la chaîne industrielle IA - créer les conditions financières pour construire un empire dans l’empire américain - va passer par la pénétration des marchés militaires et de défense pour asseoir une hégémonie, dans une logique de disruption chère à la Silicon Valley.
Le narratif basé sur un appel à réguler l’IA de la part d’une partie de ses maîtres ne trouve-t-il pas racine dans une approche démonstrative et opportuniste pour intégrer le fameux triangle de fer : l’armée, la sphère politique et l’industrie ? La pause à laquelle ils appellent n’est-elle pas insidieusement le timing idéal pour être référencés prime contractors, des acteurs de premier plan de la défense ? Après tout, Elon Musk y est largement parvenu avec SpaceX et Starlink. La preuve du concept est faite s’il fallait un exemple.
Car les chiffres du marché de la défense ont de quoi rassurer tout investisseur dans l’IA qui doute : les États-Unis disposent du plus important budget défense au monde – 890,6 milliards de dollars validés selon la dernière loi de programmation militaire – et un budget prévisionnel a été voté en juillet dernier à 1 150 milliards de dollars pour 2027. Ces énormes budgets sont fléchés vers des entreprises privées cotées en bourse comme Lockheed Martin, Raytheon (RTX), Boeing, Northrop Grumman, General Dynamics, Leidos, L3Harris Technologies, qui conçoivent des armes et des systèmes d’information, et emploient des dizaines de milliers de salariés.
Pour les “nouveaux entrants” disposant d’une technologie de pointe (l’IA) c’est une manne financière gigantesque, mais la barrière à l’entrée l’est tout autant. Les contrats défense sont des contrats bien souvent garantis, et les acteurs traditionnels encore très dominants.
Peu importe, le secteur defenseTech connaît un boom décomplexé par le soutien de fonds d’investissement, en particulier dans les entreprises IA. Le ROI (retour sur investissement) est plus qu’intéressant, en ces temps de crises :

Le nouveau rapport du NatSec100 2026 du Silicon Valley Defense Group (SVDG), publié avec J.P. Morgan, classe 100 start-ups américaines de défense financées par capital-risque. Leur influence est encore faible, mais elle est en hausse dans la contractualisation avec le Pentagone :
Les 100 startups listées ont reçu 4,3 milliards de dollars d’obligations fédérales sur l’exercice 2025, et 16 milliards au total depuis leur création. Cela représente environ 0,52 % du budget du Pentagone, contre 0,22 % en 2023. La part a plus que doublé en trois ans, mais reste inférieur à 1%.
Les investisseurs ont injecté 39,6 milliards de dollars dans ces entreprises en 2025 (86,3 milliards en comptant OpenAI), en majorité dans l’IA : 75 % des fonds levés hors OpenAI.
Lockheed Martin Ventures est passé à 1 milliard de dollars en fonds d’investissement. RTX Ventures et Boeing sont aussi très actifs. Au total, l’investissement des grands groupes dans les start-up de défense a atteint un record de 5,9 milliards en 2025.
OpenAI figure pour la première fois, à la 12e place, et Scale AI est 4e ; Anduril est 1ère. Anthropic est absent du rapport suite à son litige qui l’a opposé au Pentagone, mais devrait figurer dans le prochain classement en bonne position des entreprises les mieux valorisées.
Le rapport souligne donc une évolution de fond : ces entreprises traitent de plus en plus directement avec le Pentagone au lieu de passer par les géants traditionnels comme sous-traitants. Les accords « Other Transaction » (OTA), un mode contractuel souple, sont passés de 18 % à près de 31 % de leurs contrats entre 2020 et 2025, tandis que la sous-traitance a reculé à moins de 9 %. Le Pentagone répartit davantage ses achats : 46 % pour l’IA, 34 % pour la logistique et la production, 11 % pour l’information et le quantique.
Les contrats « frontier AI » du Pentagone
Si quelques entreprises (Anduril, Sierra Space, Shield AI, Saronic, Scale AI…) sont devenues de vrais industriels de défense, la majorité dépend encore d’un système d’achat plus lent que la vitesse à laquelle elles dépensent leurs capitaux :
OpenAI, Anthropic et Google ont signé une série de contrats du CDAO (Chief Digital and AI Office) du Pentagone en 2025. Le CDAO a réparti 600 millions de dollars à parts égales entre Anthropic, Google et xAI (la filiale IA de SpaceX), après une attribution similaire de 200 millions à OpenAI le mois précédent ; si toutes les options sont levées, ce qui n’est pas garanti, le total atteint 800 millions. Ces contrats utilisent des « Prototype Other Transaction Agreements », un mécanisme contractuel souple qui échappe aux règles d’achat public classiques. Des documents obtenus en septembre 2026 par The Intercept via une procédure FOIA (Freedom of Information Act, une loi datant de 1966), montrent que les quatre entreprises se sont engagées à construire des prototypes d’outils d’IA sur-mesure pour le Pentagone.
Palantir, l’étoile montante du “Triangle de fer”
Palantir est l'un des plus gros bénéficiaires de contrats militaires parmi les entreprises de la tech. Le 31 juillet 2025, l’Armée de terre américaine lui a attribué un accord-cadre (enterprise agreement) consolidant 75 contrats en un seul, plafonné à 10 milliards de dollars sur dix ans. Pour Maven, le système de ciblage par IA, Palantir a obtenu un contrat de cinq ans à 480 millions de dollars en 2024, une extension d'environ 100 millions la même année, puis une modification de 795 millions en 2025. En 2026, le Pentagone a décidé de faire de Maven un programme pérenne. Palantir a par ailleurs obtenu en 2024 un contrat de 178 millions de dollars pour son système TITAN, des stations qui utilisent l'IA pour la reconnaissance et la géolocalisation de cibles.
Il n’y a pas que le Pentagone que Palantir séduit. En août dernier, le Washington Post a indiqué que la firme d’Alex Karp et de Peter Thiel avait participé cet été à une réunion à la Maison Blanche, au cours de laquelle des responsables de l’administration Trump ont exhorté les entreprises du secteur de la défense à faire pression sur les législateurs pour obtenir une augmentation des dépenses de défense via la procédure de conciliation budgétaire.
Les PANGOMAX à l’assaut du régalien
Sous l’ère Trump II, les « PANGOMAX » (Google, Anthropic, Anduril, Nvidia, Palantir, OpenAI, Microsoft, X.ai) sont donc bien entrés de plain-pied pied dans le complexe militaro-industriel américain, survolté par la guerre qui se joue (mal) en Iran. Mais les liaisons entre un Président plus que volatile, et les chefs de petits empires technologiques ne sont pas garanties. La question de l’alignement des agendas reste une question de fond.
Comme le disait Eisenhower, il y a un risque d’une influence illégitime, celle de nouvelles puissances technologiques qui grappillent peu à peu l’espace régalien selon un autre agenda. Différent des acteurs traditionnels. Elon Musk, Alex Karp, et Peter Thiel sont les acteurs d’un futur qu’ils écrivent en même temps qu’ils dominent le présent, et selon leur propre psyché. Reste à savoir si des acteurs “de l’ancien monde”, relativement éclairés, qu’ils soient politiques ou humanistes, parviendront à trouver la diagonale du fou.
M.M



