Emmanuel Macron joue l’axe « France-Afrique-Taïwan » comme modèle de souveraineté IA
Et aussi : Le maire de Londres dit non à Palantir// les startups biotechs en Europe survivent grâce au crowdfunding...
IA : L’Afrique en quête de souveraineté technologique. Emmanuel Macron joue l’axe « France-Afrique-Taïwan »
Quatre des plus grandes économies technologiques du continent africain — le Nigeria, l’Égypte, le Kenya et l’Afrique du Sud — partagent un constat alarmant : en matière d’IA, leur avenir repose presque entièrement sur les épaules des géants américains (Google, Microsoft, Nvidia et Meta) et de celles des Chinois (Huawei, Alibaba, DeepSeek).
La première “usine IA” d’Afrique, lancée par l’entrepreneur zimbabwéen Strive Masiyiwa, s’appuie sur Nvidia, et le premier cloud public du Kenya est développé en collaboration avec Oracle.
Ces dépendances, bien que bénéfiques pour financer des infrastructures coûteuses en Capex, soulèvent des questions sur l’autonomie des pays. D’ailleurs, des partenariats, comme celui signé entre Anthropic et le Rwanda, sont perçus avec ambivalence. Oui, ils offrent une opportunité d’adoption technologique à moindre coût pour les gouvernements, mais ils créent un écosystème où les utilisateurs africains deviennent captifs d’une technologie étrangère.
A l’heure de l’administration Trump, une prise de conscience émerge vis-à-vis des USA. Le Ghana, le Nigeria et la Zambie ont récemment rejeté des accords de partage de données de santé liés aux États-Unis, refusant le transfert des informations de leurs citoyens vers le pays de l’Oncle Sam. Pour compenser le manque d’infrastructure : certains gouvernements optent pour des modèles “segmentés” : le traitement des données s’effectue à l’étranger, mais le stockage reste national. Une logique de contrôle habituelle, autrefois largement pratiquée par l’Iran par exemple, qui avait obligé les investisseurs étrangers à localiser les données de cloud sur son territoire.

Dans cette quête de souveraineté de la part des États africains, une brèche s’ouvre pour des pays “tiers” : lors du Sommet Africa Forward qui s’est tenu récemment à Nairobi au Kenya, Emmanuel Macron en a profité pour évangéliser une solution multilatérale, via le partenariat entre le Français Bull, la start up IA kenyane Amini, et le géant taïwanais Foxconn. Preuve que le Président a non seulement bien compris la chaîne de valeur mondiale de l’électronique et du numérique, mais aussi le bénéfice d’un modèle alternatif à amener aux grands pays africains qui ne veulent pas d’une dette vis-à-vis de trop grandes puissances.
Sans s’engager encore sur ce modèle, l’Afrique tente pour l’heure de s’unir. La création du Conseil africain de l’IA et l’annonce d’un fonds de 60 milliards de dollars lors du sommet de Kigali en avril dernier témoignent d’une volonté de mutualiser les ressources. Mais la réalité politique dit autre chose. La compétition entre états pour attirer les investissements étrangers et la méfiance entravent souvent la coopération régionale, comme l’analyse Rest of World.
Le maire de Londres dit non à Palantir, la France laisse ChapsVision à l’Allemagne
C’est un signal politique que Sadiq Khan, le maire de Londres, a envoyé à ses électeurs et aux 330 000 signataires britanniques de la pétition contre la pénétration de Palantir en Grande-Bretagne. Le maire vient de bloquer un contrat de 50 millions de livres sterling entre la police métropolitaine et Palantir, l’entreprise américaine de surveillance à grande échelle co-fondée par Peter Thiel. Cette décision symbolique a ravivé les tensions profondes que suscite l’adoption de Palantir dans les services publics britanniques, comme le rapporte The Guardian.
Scotland Yard était en négociation avec Palantir pour déployer ses outils d’IA sur une période de deux ans, pour automatiser l’analyse du renseignement dans les enquêtes criminelles. Ce contrat aurait été le plus important jamais signé avec Palantir dans la police britannique. Mais c’est précisément le Bureau du maire pour la police et la criminalité qui détient le droit de veto sur tout contrat dépassant 500 000 livres — un seuil dont la police avait d’ailleurs déjà joué avec les limites par le passé, en calibrant un premier contrat à 489 999 livres pour échapper à cet examen…
L’argument procédural du blocage de Palantir cache en réalité une dimension politique assumée. Le porte-parole du maire a déclaré que les Londoniens ne souhaitent voir l’argent public versé qu’à des entreprises qui « partagent les valeurs de notre ville ». Or, on sait que Palantir fournit des technologies militaires à l’armée israélienne et des outils sur mesure aux opérations d’expulsion d’ICE aux Etats-Unis. Ces activités alimentent depuis des mois une contestation croissante au Royaume-Uni, où une pétition contre Palantir a recueilli plus de 330 000 signatures.
Ironie de la situation : pendant que la mairie de Londres bloque Palantir, le gouvernement du Premier ministre Keir Starmer a signé pour 240 millions de livres de contrats avec Palantir pour le ministère de la défense, et le ministère de la santé s’est engagé pour 330 millions supplémentaires dans une plateforme de données de santé gérée par la firme de Peter Thiel. Au total, l’État britannique a investi plus de 670 millions de livres chez Palantir. Le PDG de Palantir UK, Louis Mosley — dont le grand-père Oswald Mosley était le chef du mouvement fasciste britannique pendant la Seconde Guerre mondiale — a accusé Khan de « faire passer la politique avant la sécurité publique ».
Le cas londonien est loin d’être le seul. En France, le contrat Palantir remonte à décembre 2015, dans le contexte des attentats du 13-Novembre. La DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) a lancé un appel d’offres et retenu Palantir comme seul outil alors capable de répondre à ses besoins d’analyse de données massives — notamment pour croiser des données biométriques, des communications et des informations de surveillance dans le cadre de la lutte antiterroriste.
Dès l’origine, le recours à Palantir avait été présenté comme transitoire, dans l’attente du développement d’une solution souveraine française. La France a effectivement lancé un projet interministériel en novembre 2021 pour construire un outil alternatif. En décembre 2024, le premier volet de cet outil souverain (la préparation des données) a été acquis par la DGSI, mais le second volet (la visualisation des données) est encore en cours de finalisation — ce qui justifie, selon le ministère de l’Intérieur, le nouveau renouvellement du contrat Palantir jusqu’en 2028. On notera pourtant que la solution concurrente ChapsVision, 100 % made in France, fondée par l’entrepreneur Olivier Dellenbach, a été lancée dès 2019. La solution française vient d’être choisie par les services de renseignement allemands.
La France est le deuxième marché le plus important de Palantir en Europe, derrière le Royaume-Uni. À quand une French Response ?
Europe : quand les startups Biotech ont recours au… crowdfunding pour survivre
Oui, on en est là…
C’est lors d’un échange que j’ai eu avec une responsable du CEA, le Commissariat à l’énergie atomique, dont je préfère garder l’anonymat, qui livre une anecdote pour le moins surprenante, surtout dans le contexte du retour des virus hantavirus et Ebola :
“Dans le secteur de la santé et des biotechnologies en Europe, il est très compliqué pour nos sociétés innovantes de survivre... Il y a eu auparavant énormément d’investissements, mais aujourd’hui les boîtes ont vraiment du mal à se financer. Certaines sont au bord du gouffre. La seule chose qui marche en ce moment en termes de financement biotech et medtech, c’est le crowdfunding. Donc on en a poussé plusieurs vers des plateformes comme Capital Cell— et pour le coup ça marche très bien. La dernière que j’ai vu passer c’est BforeCure, spécialisée dans la bio-détection rapide d'agents pathogènes, qui est passée par la plateforme Tudigo — et ils ont dépassé leur objectif de levée”.
Si on peut se réjouir de l’intérêt des particuliers et des petits actionnaires à financer l’innovation, on peut quand même déplorer le manque de relais de capitaux. Les États-Unis captent 74 % des investissements en capital-risque du total mondial, l'Europe 19 % (source Pitchbook / Dansk Biotek). Et quand les grands organismes de recherche publics comme le CEA poussent leurs propres spin-offs vers le financement participatif grand public, c’est le signe d’une défaillance structurelle du marché du capital-risque dans le secteur de la santé en France et en Europe.
Peter G. Neumann, éminent lanceur d’alerte des risques informatiques
C’est en échangeant avec la journaliste américaine Paulina Borsook ( dont je vous reparlerai prochainement) sur les figures de la Silicon Valley, que j’ai appris l’existence de Peter Gabriel Neumann, éminent scientifique qui vient de disparaître à l’âge de 93 ans.
Ce que je découvre de lui est passionnant, et mérite un portrait hommage dans Hors Normes.
Chercheur infatigable et visionnaire, Peter Neumann a consacré plus de sept décennies à créer les bases de la cybersécurité mondiale. Inventeur de plusieurs programmes, il a voué son existence à analyser, documenter et corriger les failles de nos systèmes informatiques, toujours en place aujourd'hui. Mais c’est aussi en penseur que l’homme surnommé le “Sean Connery de l’informatique” s’est démarqué, en fustigeant les vulnérabilités de l’ère numérique, et les choix technologiques qui fragilisent nos sociétés.
La rencontre avec Albert Einstein qui va guider sa vie
Né le 21 septembre 1932 à New York, Peter G. Neumann a baigné très tôt dans un environnement artistique stimulant. Son père, Israel Ber Neumann, était un célèbre marchand d’art ayant fui l’Allemagne nazie, et sa mère, Elsa Schmid Neumann, une artiste mosaïste de talent. Une rencontre va changer la vie de Peter, alors étudiant à Harvard en 1952. C’est au cours d’une session de musique (il jouait de plusieurs instruments et a fait un don anonyme de 4 millions de dollars en 2024 pour sauver le chœur de la San Francisco Symphony), qu’il eut l’opportunité de partager un petit-déjeuner de deux heures avec Albert Einstein. Le célèbre physicien prononça une phrase qui va guider toute la carrière de Neumann :
« Everything should be made as simple as possible, but no simpler » Albert Einstein
Tout devrait être conçu de la façon la plus simple possible, mais pas plus simple
Porté par cette philosophie, Neumann va suivre un parcours universitaire d’excellence, de Harvard à l’Université Technische Hochschule Darmstadt en Allemagne, avant de faire sa place parmi les inventeurs.
Grand architecte de la sécurité
Sa carrière a réellement débuté chez Bell Labs, où il a travaillé de 1960 à 1970. Il y a joué un rôle central dans le développement du système d’exploitation Multics (Multiplexed Information and Computing Service) qui inspirera plus tard le célèbre système UNIX.
En 1971, Neumann a rejoint le Computer Science Laboratory du Stanford Research International (SRI) à Menlo Park, en Californie, où il a passé plus de 54 ans. C’est là qu’il a dirigé le projet PSOS (Provably Secure Operating System), une architecture très en avance sur son temps.
Dans les années 1980, il a co-développé IDES (Intrusion Detection Expert System), jetant les bases des systèmes modernes de détection d’intrusion et d’anomalies. Plus récemment, à partir de 2010, il a dirigé le projet CHERI (Capability Hardware Enhanced RISC Instructions) avec l’Université de Cambridge et la DARPA, visant à repenser la sécurité au niveau matériel.
Naïveté technologique
Si ses contributions techniques sont immenses, Peter G. Neumann est peut-être encore plus connu aux USA pour son rôle de lanceur d’alerte et de chroniqueur infatigable des défaillances informatiques. En 1985, il a fondé le forum ACM RISKS, recensant les erreurs, les failles et les catastrophes cyber. RISKS a été fondé en 1985 en réponse directe au projet SDI de Ronald Reagan. SDI (« Strategic Defense Initiative »), lancé en 1983 par le Président des Etats-Unis était le programme de défense antimissile piloté par des ordinateurs destiné à protéger le pays contre une attaque nucléaire soviétique pendant la guerre froide. Neumann et ses collègues estimaient qu'aucun logiciel ne pouvait être suffisamment fiable pour gérer une telle responsabilité. Une dénonciation à la fois technique et politique.
Jusqu’en avril 2026, Neumann a personnellement modéré chaque publication du forum RISKS…! Preuve de l’engagement sans faille du scientifique à influencer les pouvoirs en place.
Pendant plus de 50 ans, Neumann n’a cessé de répéter que l’industrie informatique construisait des systèmes « fonctionnels avant d’être sûrs ».
Il dénonçait notamment les logiciels remplis de vulnérabilités, l’absence de conception sécurisée, les erreurs répétées des fabricants et développeurs et la dépendance à des architectures trop complexes.
Il considérait que beaucoup de cyberattaques n’étaient pas des accidents imprévisibles mais des conséquences logiques de mauvais choix techniques.
L’homme pointait souvent les risques touchant les infrastructures critiques, transports, systèmes militaires, réseaux électriques, banques etc… Selon lui, la société devenait dangereusement dépendante de technologies insuffisamment sécurisées.
« Nos infrastructures critiques nationales et internationales sont truffées de vulnérabilités… Cela vaut pour les télécoms, l’électricité, l’approvisionnement en eau, la distribution de gaz et de pétrole, les transports, et même la continuité des services gouvernementaux » P. Neumann, 2022
Dès les années 80, Neumann a alerté sur les dangers de la collecte massive de données, des systèmes de surveillance numérique et de la centralisation des informations personnelles - bien avant Edward Snowden.
Il craignait que les technologies et les systèmes automatisés deviennent des outils de contrôle social et politique si elles n’étaient pas encadrées…
Il fut également l’un des premiers à alerter sur les dangers du vote électronique :
La question, ce n'est pas qui vote qui compte, c'est qui compte les votes
Populaire car doué d’un sens de l’humour pour mieux cibler ses adversaires, il s’est montré particulièrement critique quant à la fiabilité des systèmes basés sur l’intelligence artificielle dans des contextes de crise.
« La fiabilité des systèmes fondés sur l’apprentissage profond et les réseaux neuronaux est généralement difficile à prouver ou même à évaluer, dans toutes les circonstances possibles… l’utilisation de l’IA semblerait donc très risquée dans les systèmes critiques pour la vie humaine et dans d’autres systèmes aux exigences strictes »
Dans la communauté des “anciens”, comme Louis Pouzin, l’un des pères français de l’Internet avec qui je me suis entretenue plusieurs fois, on reste persuadé comme Neumann que l’accélération des technologies numériques, les modèles économiques de prédation, la vision techno-solutionniste et colonialiste de la Silicon Valley ont étouffé les risques et éludé une question : le progrès technologique a-t-il rendu la vie des hommes plus simple, ou a-t-il été conçu trop simplement ?
Question simple, essentielle. Je vous renvoie à Einstein.
M.M



