HarmonyOS, une bombe logicielle au coeur de la rivalité Chine-USA
Huawei toujours dans le collimateur de Trump, son système d'exploitation inquiète en haut lieu
Assiste-t-on à un troisième “moment Spoutnik”…, expression que l’on doit à Pierre Haski, aujourd’hui largement repris par les diplomates ?
En ce mois de mars 2026, le débat fait rage autour du 3ème système d’exploitation mondial: HarmonyOS.
En juillet 2024, nous évoquions déjà sur Hors Normes l’ascension du rival d’Android (Google) et de l’iOS d’Apple.
Deux ans plus tard, HarmonyOS n’est plus un simple système d’exploitation alternatif. C’est l’aboutissement d’une stratégie de souveraineté numérique planifiée par Huawei, son créateur, dès 2012 et accélérée par les sanctions américaines de 2019.
HarmonyOS en chiffres
Part de marché mobile en Chine (Q1 2025) : 17% (3e OS mondial, 5% global)
Source : Counterpoint Research / Wikipedia
Nombre d’appareils sous HarmonyOS : ~1 milliard
Source : Huawei, juin 2024
Nombre d’applications natives HarmonyOS (nov. 2025) : 300 000+
Source :Wikipedia HarmonyOS 5 6
Objectif apps 2025 : 100 000 (atteint et dépassé)
Source : Reuters, nov. 2024
Revenus Huawei 2025: 880,9 milliards CNY (~120 Mds $)
Source: rapport annuel Huawei 2025
En ce mois de mars 2026, on assiste à un nouveau marqueur dans la rivalité sino-américaine, à la veille d’une probable rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping ( et repoussée plusieurs fois…).
D’une part, l’article de référence publié le 13 mars 2026 par Lawfare Media — la revue juridique et géopolitique de référence aux États-Unis — qui analyse pour la première fois HarmonyOS comme un vecteur de projection géopolitique à l’échelle mondiale ; d’autre part, l’entrée en vigueur progressive d’une obligation réglementaire chinoise imposant aux 200 applications les plus utilisées en Chine d’être nativement portées sur HarmonyOS d’ici fin 2025.
Le futur de Huawei : la fusion entre HarmonyOS et l’IA
L’article de Samm Sacks — Chercheuse à Yale Law School et New America — et spécialiste des enjeux géopolitiques des technologies, intitulé “Huawei is betting on the future with HarmonyOS” publié le 13 mars 2026 dans Lawfare Media fait office de “mémo” d’alerte pour la sécurité nationale américaine. Il ne s’agit plus de voir l’OS chinois comme une infrastructure logicielle de substitution technique, mais comme une concurrence réelle et une menace sur la sécurité (pour ne pas dire domination) technologique américaine.
Samm Sacks commence par une question simple qui fait écho aux critiques de la politique de répression commerciale américaine : les sanctions contre Huawei ont-elles produit l’effet inverse de celui recherché ? Samm Sacks soutient que oui — et qu’HarmonyOS en est la preuve la plus évidente. En voulant étrangler Huawei, les États-Unis l’ont forcé à construire un écosystème entièrement souverain, qui menace désormais la domination mondiale d’Android et d’iOS.
Car l’ambition mondiale de Huawei est désormais explicite. Le Vice-Président et Président tournant de Huawei, Eric Xu, a déclaré vouloir faire d’HarmonyOS “le troisième système d’exploitation mobile du monde”, après Android et iOS. La stratégie est claire : consolider d’abord l’écosystème en Chine, puis le déployer progressivement à l’international. HarmonyOS équipe déjà des smartphones, des voitures, des appareils domestiques connectés et des ordinateurs portables — tous intégrés dans un écosystème unifié.
Par ailleurs, la rupture technique est totale. HarmonyOS NEXT — le “Pure Blood OS” selon la terminologie interne de Huawei — ne permet plus d’installer ni d’exécuter des applications Android. Seules les applications spécifiquement développées pour HarmonyOS fonctionnent. En Chine, cela ne pose pas de problème : WeChat, Douyin, Alipay et Baidu Maps sont tous disponibles nativement. Mais en dehors de la Chine, c’est une limitation sévère : un utilisateur qui dépend de WhatsApp ne voudra sans doute pas d’un téléphone Huawei. Mais ce dernier annoncé des outils de conversion d’applications Android et des incitations financières aux développeurs étrangers.
Samm Sacks rappelle aussi que la captation du marché commence à porter ses fruits : avec des victoires commerciales significatives. Huawei a déjà convaincu McDonald’s, Grab (l’application de VTC dominante en Asie du Sud-Est) et la compagnie aérienne Emirates de développer des applications natives pour HarmonyOS. La municipalité de Shenzhen a annoncé début mars 2026 un plan de subventions pour les entreprises rejoignant une plateforme “Smart City” intégrée sur HarmonyOS, couvrant les services gouvernementaux, la finance et la santé.
La projection de Samm Sacks va plus loin : HarmonyOS est un vecteur de la technologie IA chinoise mondiale. L’assistant mobile de Huawei, Xiaoyi, utilise DeepSeek comme modèle de langage sous-jacent ; les ordinateurs portables Huawei sont également livrés avec des applications DeepSeek pré-installées. Sacks formule ainsi le risque :
“HarmonyOS se positionne comme le système d’exploitation à travers lequel des milliards d’utilisateurs pourraient un jour interagir avec l’IA chinoise dans le monde entier.”
Pour la chercheuse, il existe aussi un autre risque, d’ordre éthique et démocratique : celui du “Grand Firewall” hors de Chine. L’article rappelle qu’en 2021, des équipements réseau Huawei (middleboxes) ont été pointés du doigt pour le blocage de sites d’information et d’autres contenus dans au moins 18 pays (contre 7 pays en 2019 lors des premières observations).
Sacks termine enfin sur un avertissement à Washington qui dépasse le seul cas Huawei. Les contrôles à l’exportation sur les puces Nvidia H20 — annoncés récemment — risquent de reproduire exactement le même schéma : causer une douleur à court terme à la Chine, mais accélérer ses capacités propres en IA. Huawei prépare déjà la livraison de son puce IA Ascend 910C pour combler le vide laissé par Nvidia.
Il faut cependant nuancer la menace énoncée dans cette analyse pour autant éclairante. Trump a plongé le monde dans une incertitude à chaque jour qui passe, son volubilisme ne permet aucun présage. Par ailleurs, la posture qui avait démarré par le concept européen du “derisking” pour atteindre un niveau d’urgence de souveraineté des nations (et dans une moindre mesure des continents) n’offre plus aux monopoles technologiques la même voie royale. La Chine ne surfera pas sur la vitesse à laquelle la Silicon Valley a dévoré le monde en moins de 30 ans. Mais sa culture du temps long lui fera sans doute atteindre ses objectifs.
Guerre commerciale: l’arme du lawfare
Car si HarmonyOS monte en flèche, ce n’est pas dans un environnement favorable. On assiste à une bataille féroce de “lawfare” menée d’un bout à l’autre du globe, une guerre froide juridique comme rempart du conflit de haute intensité…
Petit rappel: le terme lawfare — contraction de law et warfare — désigne l’utilisation du droit comme arme dans un conflit géopolitique. Dans le cas de Huawei, le lawfare a fonctionné dans les deux sens.
Souvenons-nous : en mai 2019, l’administration Trump inscrit Huawei sur la Entity List du Bureau of Industry and Security (BIS) du Département du Commerce américain, lui interdisant l’accès aux composants et logiciels américains — dont Android de Google et les puces Qualcomm. L’objectif déclaré était d’étrangler la chaîne d’approvisionnement du géant chinois des télécommunications, accusé d’espionnage et de contournement des sanctions contre l’Iran. C’était donc le “moment Spoutnik” des USA: se réveiller et vite face à la puissance montante de son concurrent chinois.
Mais le résultat apparaît comme un véritable revers pour Washington. Comme le documente le rapport de l’ITIF publié en octobre 2025, intitulé “Backfire: Export Controls Helped Huawei and Hurt U.S. Firms”, Huawei avait anticipé ces restrictions dès 2012 et investi massivement pour s’en affranchir. En 2026, l’entreprise revendique un écosystème entièrement indépendant des technologies américaines. Pendant ce temps, les entreprises américaines — Intel, Qualcomm, Teradyne — ont perdu 33 milliards de dollars de ventes à Huawei entre 2021 et 2024 (source Rodrigo Balbontin, ITIF)
« Les contrôles à l’exportation ont accéléré les innovations de Huawei et nui aux entreprises américaines. La puissance techno-économique des États-Unis est plus faible que les décideurs de Washington ne le pensent. »
— ITIF, Backfire, octobre 2025
Ce retournement constitue le premier acte du “lawfare technologique” sino-américain. Un jeu (de Go?) à plusieurs bandes car les autorités chinoises imposent aux 200 applications les plus utilisées en Chine de migrer nativement sur HarmonyOS NEXT d’ici fin 2025. Cette obligation, qui s’inscrit dans la politique de “souveraineté numérique” de Xi Jinping, n’est pas sans conséquences pour les entreprises présentes en Chine :
HarmonyOS NEXT (la version 5, lancée en 2024-2025) n’est plus compatible avec les applications Android. Les versions précédentes de HarmonyOS étaient construites sur une base Android modifiée ; HarmonyOS NEXT est un système entièrement propriétaire, avec son propre langage de développement (ArkTS), son propre framework (ArkUI) et son propre écosystème d’applications.
L’investissement en migration technique est une nécessité pour les multinationales qui misent sur l’e-commerce chinois.
Face à cette pression, les USA de Trump répliquent : les applications fonctionnant sur HarmonyOS et qui collectent des données d’utilisateurs américains ou de ressortissants de pays alliés s’expose à un risque de non-conformité avec les réglementations américaines. En mai 2025, des membres du Congrès américain ont adressé une lettre au Secrétaire d’État Marco Rubio, soulignant qu’HarmonyOS est “contrôlé par une entité sanctionnée et inscrite sur liste rouge”, et que contrairement aux systèmes d’exploitation soumis à la juridiction américaine, il échappe à toute régulation américaine.
Le 20 mars 2026 dernier, c’est la Federal Communications Commission, la FCC, qui a mis à jour sa "Covered List" — la liste des équipements interdits d'homologation réglementaire aux États-Unis — en y ajoutant une nouvelle catégorie: les routeurs produits dans des pays étrangers). Traduction : environ 60% des routeurs Wi-Fi commercialisés aux États-Unis qui sont fabriqués à l'étranger — majoritairement en Chine, sont interdits à la vente. Les marques directement touchées incluent TP-Link (leader du marché américain des routeurs grand public), Netgear, ASUS, D-Link et potentiellement des équipements de Huawei et ZTE (déjà sur la Covered List depuis 2021, mais désormais doublement couverts). Seuls les routeurs produits aux États-Unis — comme ceux d'Elon Musk's Starlink, fabriqués au Texas — sont exemptés.
Dans ces environnements incertains, on peut dire que l’harmonie passe au forceps des deux côtés de la planète…
M.M


