Nous voici dans une– énième- séquence de déclarations tonitruantes sur « la fin de l’humanité » reprises par les plus grands médias du monde. De Dario Amodei d’Anthropic à Sam Altman d’Open AI, en passant par le très jeune ingénieur Jacob Coxon – qui vient de devenir célèbre en quelques heures (son post a atteint 170 millions de vues !) – une partie grandissante des « voix de l’intelligence artificielle » s’élèvent pour dire que l’IA sera bientôt autonome, et qu’elle nous menace tous à (très) court terme.
Voilà qui fait grand bruit, aux États-Unis comme en Europe. Dans cette caisse de raisonnance, il y a des sons qu’on entend moins de l’autre côté du globe…
Le Président chinois s’est rendu à New Delhi en Inde, le week-end dernier, au 18ème Sommet des BRICS. Sa dernière visite date d’il y a sept ans. À l’agenda des nombreuses discussions, l’IA a occupé une place toute particulière, dans cette rencontre qui a réuni 11 États du Sud global, dont le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, l’Iran, l’Égypte et l’Arabie saoudite.
Les BRICS : 48% de la population mondiale, 4 milliards d’habitants
« Le développement de l’IA ne doit pas être le fait d’un seul pays, mais une symphonie internationale », Xi Jinping
Le leader chinois vient de proposer une « Zone Open Source AI », une initiative visant à soutenir la coopération dans le développement de grands modèles de langage, la formation dans le domaine de l’IA et la construction d’un écosystème ouvert. La Chine a également lancé l’idée d’un forum commercial consacré aux services. Ce dernier point est un indicateur à suivre absolument.
Le pari chinois vers les BRICS dessine la stratégie de Pékin, qui repose notamment sur l’idée que des modèles ouverts ou « à poids accessibles » (open weight) peuvent constituer, pour les pays du Sud global, une alternative moins coûteuse et plus facilement appropriable que les modèles propriétaires des Big Tech américaines.
Le timing est bon : la Chine prendra la présidence des BRICS en 2027.
Si l’ouverture n’est pas synonyme de pacification dans cette féroce bataille pour imposer les futurs standards IA, le pari chinois consiste moins à opposer les modèles qu’à faire de l’open source un instrument d’influence et de puissance.
L’open source, nouvel instrument d’influence sur le Sud global
A en croire les experts techniques que j’interroge, le nerf de la guerre se niche dans le logiciel et les interfaces. Il faut convertir aujourd’hui les communautés de développeurs, d’ingénieurs en IA pour que naissent les services de demain. La posture de Pékin est de séduire ces communautés en créant des alliances nouvelles, en dépit des tensions, notamment avec l’Inde.
Dans la bataille qui oppose la Chine et les USA, le concert orchestré par le Président chinois au Sommet des BRICS a des airs d’entente multilatéraliste. La « symphonie » chère à Xi avait d’ailleurs été répétée en juillet dernier, lors de la World AI Conference de Shanghai, où le Président chinois avait placé la gouvernance mondiale de l’IA et la nécessité d’une coopération internationale au cœur de son discours, en présence notamment du secrétaire général des Nations unies António Guterres.
A l’opposé des propos apocalyptiques qui rythment le récit (et qui mettent aussi en avant la dualité de l’IA qu’on ne peut nier), le dirigeant chinois arbore un calme olympien. On pourrait presque voir dans cette « sagesse » une redondance avec le manifeste du Pape Léon XIV, dans Magnifica Humanitas, sorti le 15 mai dernier, appelant à une responsabilité de tous dans un moment de « tournant historique » dicté par les nouvelles technologies.
Derrière ce discours aux allures pacifiques, Pékin poursuit pourtant un objectif de puissance : faire de la coopération technologique un levier d’influence et d’intégration économique, et rentabiliser son arsenal des Nouvelles Routes de la Soie.
Le développement de l’IA doit donc pouvoir se faire « à plusieurs », entendons par là que les monopoles américains ne sont pas les seuls bienvenus, il faut en finir avec l’hégémonie américaine qui règne dans la Tech depuis des décennies.
« La Chine est opposée à toute forme de clivage idéologique et de blocage technologique », a déclaré récemment un porte-parole de la diplomatie chinoise.
En influençant elle-même les pays à forte densité démographique, en accélérant l’intégration de l’IA dans les industries, en participant au débat mondial (Le Sommet “AI For Good” à l’Union Internationale des Télécoms, agence de l’ONU, en juillet dernier) sur une posture anti-manichéenne, la Chine avance dans une diplomatie douce qui masque un appétit féroce. Elle l’a d’ailleurs prouvé en sortant des modèles de langage comme DeepSeek et des modèles plus frugaux comme Kimi3 (MoonshotAI) qu’elle cherche actuellement à faire héberger sur des clouds américains comme Microsoft Azure, Amazon AWS et Google Cloud, avec des accords de partage de revenus envisagés (Reuters).
De l’autre côté du globe, c’est un tout autre opus aux airs de cacophonie : Les tycoons de l’IA appellent à faire une pause. OpenAI retarde son entrée en bourse. Donald Trump rejette les appels (« It’s going to be fine » vient-il de déclarer publiquement) et n’hésite pas à dénoncer les demandes de régulation alors que les craintes existentielles liées à cette technologie s’imposent au cœur de la vie politique américaine, à sept semaines des élections de mi-mandat.
M.M


