La France, « Nurserie » ou état stratégique ?
Les zones d'ombre de l'investissement de Softbank dans les data centers français
Un Stargate à la française. Telle est l’ambition d’Emmanuel Macron pour développer l’industrie IA “française et européenne”, renouvelée en grande pompe au Château de Versailles sous la bannière Choose France. L’ambition d’attirer des conglomérats inspirés du modèle américain à Abu Dhabi, s’est donc concrétisée : le japonais Softbank va investir 75 milliards d’euros pour déployer des data centers sur le territoire, à commencer par les Hauts de France.
Mais derrière cette annonce, il y a de nombreuses questions sans réponse :
Comment est garanti cet accord d’investissement et y a-t-il des contreparties ?
Dans quelle mesure la qualification des data centers votée tout récemment sous le statut de PNIM (projets d'intérêt national majeur) rend-il l’accord “souverain” ?
Quelle est la garantie de la France à offrir une énergie disponible 24 h/24 et 7 j/7 ?
Quelles sont les alternatives crédibles en cas de surcharge du réseau électrique ?
Décryptage
On est loin des 109 milliards d’euros voulus l’année dernière par le Président, mais la France peut attirer des mastodontes comme Softbank et des investisseurs de premier plan, et c’est chose faite.
Mais regardons en détail ce que dit l’accord conclu entre le fondateur de Softbank Masayoshi Son et Emmanuel Macron, en prenant les termes et engagements qui sont rendus publics :
- D’abord, il s’agit d’une déclaration d’intention unilatérale (commitment) de
SoftBank Group Corp., pas un traité ni un accord bilatéral. Il n’y a pas de
contrat d’État publié, pas de protocole d’accord (MoU) rendu public entre
SoftBank et le gouvernement français.- Softbank s’est engagé sur une première tranche de 45 milliards d’euros pour déployer la phase 1 d’ici à 2030. La phase 2 est explicitement conditionnée à l’exécution réussie de la phase 1. Autrement dit, SoftBank peut légalement ne jamais engager les 30 milliards de la phase 2.
- EDF a sélectionné SoftBank comme “soumissionnaire préféré n°1” (Preferred Bidder No. 1) pour la conception, la construction et l’exploitation d’un data center de 400 MW à Bouchain, sous la forme d’un bail à construction (construction lease). Une phase de due diligence est en cours. Un bail préliminaire sera signé pendant cette phase ; le bail définitif ne sera exécuté qu’après obtention des autorisations nécessaires.
- SoftBank et Schneider Electric s’engagent à créer un cluster industriel au Port de Dunkerque comprenant : une usine opérée par SoftBank pour la fabrication d’armoires de serveurs (en utilisant ses capacités en robotique et automatisation via sa filiale SB Energy) et une usine opérée par Schneider Electric pour l’intégration de modules d’alimentation électrique pour data centers.
Le marseillais Sesterce, dirigé par Youssef El Manssouri (actionnaire de The Family) et Anthony Tchakerian, a annoncé une joint venture avec le conglomérat japonais pour un centre de données de 1 GW à Bosquel.
AI Factory : un nouveau statut favorable aux investisseurs
De nombreuses zones d’ombre planent sur cet accord, et notamment les contreparties pour la France en quête de souveraineté. A ce titre, il faut remettre l’investissement de Softbank dans le contexte réglementaire très spécifique à l’enjeu : depuis 5 jours seulement, les data centers sont désormais qualifiés de “projets d’intérêt national majeur” (PINM) en France. La loi très débattue à l’Assemblée en mars dernier a été adoptée, pour donner un statut attractif aux data centers, statut qui n’implique aucune obligation de souveraineté pour l’opérateur ou l’investisseur étranger.
L’article 35 de la loi n°2026-403 du 26 mai 2026 de simplification de la vie économique (publiée au Journal officiel le 27 mai 2026 — soit quatre jours avant l’annonce SoftBank) a inscrit dans le Code de l’urbanisme (article L.300-6-2) la disposition suivante :
« Un centre de données qui revêt, eu égard à son objet et à son envergure, notamment en termes d’investissement, de puissance installée ou de soutien à l’émergence d’écosystèmes domestiques compétitifs, une importance particulière pour la transition numérique, la transition écologique ou la souveraineté nationale peut également être qualifié par décret de projet d’intérêt national majeur. »
Autrement dit, pour attirer les investisseurs étrangers, la France est en mesure de proposer un cadre souple et avantageux pour les projets d’implantation, en complément de son énergie décarbonée. Un cadre certes, mais pas la garantie de calmer les actions des associations locales, en hausse sur le territoire, en France comme aux Etats-Unis d’ailleurs.
L’activiste Erin Brockovich vient de mettre en ligne un observatoire sur les dégâts causés par l’implantation des centres.
La dette Softbank
Il y a un autre point sensible derrière cet accord, rarement évoqué et relevé par le média spécialisé Tom’s Hardware sur le volet des modalités financières de Softbank: « L’investissement de Softbank en France s’ajoute à une vague mondiale de dépenses qui comprend notamment le projet dans l’Ohio ainsi que plus de 30 milliards de dollars investis dans OpenAI en échange d’une participation de 11 %. SoftBank Group porte déjà plus de 130 milliards de dollars de dettes et a contracté en mars un prêt relais de 40 milliards de dollars pour financer son dernier investissement dans OpenAI ».
Traduction: la dette de Softbank s’alourdit, et les projets réels d’investissement du japonais dépendent fortement de prêts extérieurs et donc du bon vouloir des marchés financiers. Et c’est sans compter l’ exposition au risque de change, puisque Softbank établit son bilan en yens, la monnaie japonaise.
Un réseau en surchauffe
Prenons de la hauteur et regardons maintenant l’annonce de Choose France au regard de la dépense énergétique.
Les prévisions de la consommation électrique des data centers seront profondément impactées par l’adoption de l’IA générative et des agents autonomes (Agentic AI). Les données publiées par l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) en avril 2026 et par l’ADEME en France dessinent une trajectoire exponentielle.
• La demande d’électricité des data centers a bondi de 17 % en 2025, une accélération sans précédent par rapport à la croissance de la demande électrique globale (3 %).
• Les dépenses d’investissement (CAPEX) des cinq plus grands géants technologiques ont dépassé 400 milliards de dollars en 2025 et devraient augmenter de 75 % supplémentaires en 2026, principalement fléchées vers les puces IA et l’infrastructure électrique.
• La consommation mondiale d’électricité des data centers devrait doubler d’ici 2030 (dépassant les 1 000 TWh), tandis que la part spécifiquement allouée à l’IA devrait tripler.
En France, le récit gouvernemental repose sur l’idée que notre parc nucléaire offre un réservoir d’électricité décarbonée inépuisable et presque immédiatement disponible. Et pour cause : un data center doit fonctionner 24h/24 et 7j/7 sans aucune interruption.
Mais le réseau français sera-t-il suffisant pour tenir la charge ? 5 Gigawatts de capacité de calcul représentent une consommation continue qui, à plein régime, équivaut à la production de trois réacteurs EPR de dernière génération (soit près de 9 % de la consommation nationale française actuelle). Or, aucun nouveau réacteur nucléaire (EPR2) ne sera mis en service en France avant 2035-2037 au plus tôt.
Fin novembre 2025, RTE (Réseau de Transport d’Électricité) avait déjà alloué 30 GW de droits d’accès au réseau de transport pour des projets d’électrification et d’industrialisation à venir. Sur ces 30 GW, les data centers représentent à eux seuls 14 GW, soit quasi la moitié.
La menace du pivot vers un nucléaire privatisé
Pour compenser les besoins énergétiques qui vont s’accentuer avec l’usage de l’IA, il faudra probablement (toujours) diversifier les sources. Et ce ne sont pas les énergies renouvelables (solaire et éolien) qui peuvent pallier la demande, car elles restent des énergies intermittentes. Les Big Tech américains ont bien compris ce dilemme, et c’est ce qui explique qu’ils investissent massivement dans la production nucléaire.
Au cours des douze derniers mois, Microsoft a remis en selle le projet de réacteur de Three Mile Island, Google se lance sur la production de SMR ( petits réacteurs de nouvelle génération) avec Kairos Power, Amazon investit plus de 20 milliards pour convertir le site adjacent à la centrale nucléaire de Susquehanna (Pennsylvanie) et investi massivement dans le développement de SMR. Meta a lancé un appel d’offres mondial pour sécuriser entre 1 et 4 GW de capacité nucléaire dédiée d’ici 2030.
Au total, le pipeline d’accords d’achat conditionnels entre les opérateurs de data centers et les projets de SMR nucléaires est passé de 25 GW fin 2024 à 45 GW en mai 2026 à l’échelle mondiale. C’est dire si le marché du nucléaire tend à se diversifier au profit des grands puissances. Il ne faudrait donc pas que la France, qui déploie aussi des projets de SMR (Nuward d’EDF par exemple) loupe l’occasion d’obliger les acteurs étrangers à soutenir sa propre filière, et d’éviter d’être ainsi la nurserie du nucléaire mondial. Espérons que l’accord avec Softbank puisse, à terme, intégrer ce type de garanties.
IA : une nouvelle lutte des classes ?
Huées dans les campus américains, protestations sur la pollution des data centers, dénonciation des deepfakes, l’IA n’a pas bonne presse, et les mouvements se multiplient sur la planète.
Moins audible mais tout aussi cruciale, la question de redistribution des richesses de l’économie de l’IA commence à peser sérieusement dans le débat public.
La Banque mondiale donne une fourchette entre 154 et 435 millions de travailleurs en ligne, soit entre 4,4 % et 12 % de la main-d’œuvre mondiale.
La prophétie de Keynes
Assiste-t-on aujourd’hui à la concrétisation de la théorie de l’économiste anglais John Maynard Keynes Keynes : les machines vont augmenter la productivité plus vite que la société ne va créer d’ emplois. La question posée en 1930 dans son ouvrage Economic Possibilities for our Grandchildren (Perspectives économiques pour nos petits-enfants) résonne avec l’affaire récente survenue au sein du géant Samsung.
Les bénéfices de l’IA doivent profiter à tous, pas seulement à une poignée de milliardaires.
Le géant de l’électronique, qui contribue à hauteur de 13% du PIB de la Corée du Sud, a évité de justesse une grève impliquant près de 48 000 salariés de sa branche semi-conducteurs, Samsung Electronics. Il aura fallu plusieurs semaines de dialogue social sous grande tension pour que la direction accepte de verser à ses 78 000 employés une prime exceptionnelle de 290 000 euros chacun. La revendication du syndicat de Samsung : redistribuer le bénéfice opérationnel du groupe, qui a enregistré des profits records ces derniers mois dans un contexte de pénurie mondiale de composants électroniques.
L’affaire Samsung ne s’est pas arrêtée aux portes du syndicat. La revendication a trouvé un écho plus large, au point qu’un haut responsable politique a proposé un « dividende citoyen », qui consisterait à redistribuer une partie des profits exceptionnels générés par le boom de l’IA aux 52 millions habitants du pays. “Cela permettrait d’assurer la stabilité sociale et d’atténuer le coût de la transition économique provoquée par l’IA” a expliqué le conseiller économique présidentiel Kim Yong-beom dans une publication Facebook.
John Popko, journaliste américain spécialisé dans la tech en Asie, a enquêté sur la crise chez Samsung. Son article paru dans Rest of World « L’IA crée de nouveaux milliardaires, et les travailleurs veulent leur part» m’a interpellée sur une percée du syndicalisme autour de l’IA.
Hors Normes: Le cas Samsung est-il un phénomène local et temporaire, ou le début d’une tendance mondiale ?
Je serais prudent avant de considérer Samsung comme un modèle facilement reproductible ailleurs. La Corée du Sud possède une structure industrielle et sociale très particulière : de gigantesques conglomérats, des syndicats d’entreprise, un secteur des semi-conducteurs hautement stratégique, et une économie politique nationale dans laquelle le destin de Samsung est étroitement lié à la position de la Corée dans l’économie mondiale. Cela rend le cas Samsung assez singulier.
Mais je ne pense pas qu’il s’agisse d’un phénomène simplement local ou temporaire. Ce qui me paraît plus significatif à l’échelle mondiale, ce n’est pas la forme institutionnelle exacte de l’accord, mais la revendication de fond portée par les travailleurs. Les salariés de Samsung ne disaient pas seulement : « nous voulons des salaires plus élevés parce que l’inflation augmente » ou « nous voulons de meilleurs bonus annuels ». Ils disaient en substance : « La croissance liée à l’IA de l’entreprise dépend de notre travail, et la formule de redistribution de ces gains doit le reconnaître. »
C’est cet aspect qui, selon moi, peut se diffuser ailleurs. Dans mon enquête auprès du syndicat de Samsung, ce qui m’a frappé, c’est l’importance du débat autour de l’architecture de la rémunération : le plafonnement des bonus, l’opacité de la formule fondée sur l’EVA (Economic Value Added), et le fait que les travailleurs ne percevaient pas clairement le lien entre les profits exceptionnels de Samsung dans les semi-conducteurs et leurs propres récompenses. La revendication syndicale portait sur un mécanisme transparent et institutionnalisé lié au bénéfice opérationnel. Cette distinction est importante. Un conflit salarial temporaire s’achève avec le cycle de négociation.
Une bataille autour de la formule de redistribution des profits générés par l’IA soulève une question beaucoup plus vaste : qui a droit à la valeur créée par l’économie de l’IA ?
Le modèle Samsung en tant que tel sera peut-être difficile à reproduire dans d’autres secteurs. Mais la politique de cette revendication risque d’apparaître sous de nombreuses formes différentes.
Hors Normes: Justement, ces revendications vont-elles amener d’autres changements ?
Il est clair qu’un changement est en cours, même s’il reste encore inégal et précoce. Traditionnellement, les négociations sociales portent sur les salaires, les horaires, les avantages sociaux et les conditions de travail. Ces sujets restent centraux. Mais l’IA pousse désormais les travailleurs à poser une question plus fondamentale : d’où vient réellement la valeur ?
Dans le cas Samsung, la position du syndicat était façonnée par le sentiment que les salariés entendaient constamment que les performances du management et les conditions de marché expliquaient les résultats de l’entreprise, tandis que leur propre contribution était considérée comme secondaire ou interchangeable. D’après mes échanges avec le syndicat, cette dimension était émotionnellement et politiquement très importante. Il ne s’agissait pas seulement d’argent. Il s’agissait de reconnaissance. Les travailleurs voulaient que Samsung, les actionnaires et le public reconnaissent que le succès de l’entreprise dans les semi-conducteurs liés à l’IA n’était pas produit uniquement par le capital, le management et la demande du marché.
C’est pourquoi la remarque de l’économiste Adrian Brown m’a paru particulièrement importante : les travailleurs savent que leur travail participent à la chaîne de valeur de l’IA, et ils posent une question très directe : si cette technologie génère des profits records, qui peut légitimement revendiquer une part de ces profits ? Le conflit Samsung peut être interprété comme une revendication d’un « dividende IA », mais pas uniquement au sens abstrait d’une politique publique. Il s’agit d’une revendication du travail fondée sur la contribution : l’idée que les travailleurs de toute la chaîne de valeur de l’IA participent au système de production qui rend ces profits possibles.
Cela ressemble au début d’un changement de paradigme, même si celui-ci ne s’est pas encore consolidé en un programme syndical mondial unifié.
Hors Normes: Kim Yong-beom, le conseiller économique du Président, propose de créer un « dividende citoyen » national financé par les profits de l’IA. Cette idée peut-elle inspirer d’autres pays ?
La proposition coréenne de « dividende citoyen » est fascinante parce qu’elle transpose à l’échelle nationale la logique du conflit Samsung. Si les profits de l’IA reposent sur des infrastructures publiques, de la recherche publique, une politique industrielle nationale et le travail de nombreuses personnes dans toute la société, alors peut-être que les bénéfices ne devraient pas revenir uniquement aux actionnaires et aux dirigeants.
Je ne sais pas si cette proposition précise a un potentiel politique immédiat au-delà de la Corée. La Corée du Sud est un cas particulier parce que les semi-conducteurs sont au cœur de sa stratégie nationale, et parce que sa démographie rend ce type de mécanisme au moins partiellement envisageable. Je ne peux pas en dire autant pour d’autres pays.
Mais l’idée plus générale devrait probablement gagner du terrain ailleurs, même sous des formes différentes. En Europe, le débat pourrait émerger à travers la fiscalité, la régulation des plateformes, la responsabilité liée à l’IA, le droit d’auteur et les protections sociales. Aux États-Unis, le mouvement pourrait être plus fragmenté, prenant la forme de débats au niveau des États, de campagnes syndicales, de propositions sectorielles ou de taxes sur l’automatisation et les fortunes extrêmes. Dans certaines régions d’Asie, il pourrait être lié à la politique industrielle et à la compétitivité nationale.
Le défi est que les mouvements sociaux négocient souvent entreprise par entreprise, alors que la richesse produite par l’IA est créée et captée à l’échelle d’écosystèmes entiers. Des accords comme celui de Samsung peuvent constituer des précédents importants, mais ils ne résolvent pas à eux seuls toute la question de la distribution. Ils aident les travailleurs des grandes entreprises puissantes, mais pas nécessairement les travailleurs externalisés, les travailleurs déplacés ou les personnes dont les données et le travail créatif sont absorbés par les systèmes d’IA sans relation d’emploi formelle.
C’est là que l’intervention publique devient inévitable. Un véritable dividende IA, qu’il soit destiné aux travailleurs ou aux citoyens, nécessiterait des mécanismes dépassant la simple négociation collective. Nous n’en sommes qu’au début de ce débat, mais je pense que le cas Samsung a contribué à rendre la question plus concrète. Il a montré que la question « qui bénéficie des gains de l’IA ? » n’est pas seulement philosophique. Elle peut devenir une revendication sociale concrète, un sujet de négociation et potentiellement un enjeu politique national.
Ce qui m’a le plus frappé dans le conflit Samsung, c’est que le syndicat n’était ni anti-technologie ni anti-Samsung. Dans mes échanges avec eux, leur position était plutôt :
Nous voulons que l’entreprise (Samsung) réussisse, nous voulons que la Corée réussisse, et nous voulons que les travailleurs avancent avec cette réussite. C’est une logique politique différente d’une simple résistance à l’automatisation. C’est une politique de participation aux gains.
Pour moi, c’est le signal le plus important. La prochaine phase de la politique du travail à l’ère de l’IA pourrait être celle où travailleurs et citoyens exigeront que, si l’IA crée une richesse extraordinaire, alors la distribution de cette richesse doit être négociée plutôt que considérée comme acquise.
Hors Normes: À quoi pourraient ressembler les syndicats de demain ?
Le « syndicat du futur » ne ressemblera pas toujours à un syndicat industriel classique, même si les syndicats traditionnels continueront à jouer un rôle essentiel là où ils disposent d’un véritable pouvoir institutionnel, comme dans le cas Samsung. Ce qui semble émerger, c’est plutôt une politique du travail hybride.
Certaines de ces organisations seront des syndicats formels négociant des accords collectifs. D’autres prendront la forme d’associations, de campagnes juridiques, de réseaux transnationaux de travailleurs, de guildes professionnelles ou de coalitions thématiques autour des droits sur les données, du consentement et de la rémunération. Le point commun est que l’IA a élargi les frontières de ce que l’on considère comme du travail.
Le travailleur peut être un employé d’usine de semi-conducteurs en Corée du Sud, un annotateur de données à Nairobi, un comédien voix à São Paulo, un traducteur en Inde, ou un bon rédacteur à Séoul ou Paris.
Cela rend l’organisation syndicale plus complexe, mais aussi potentiellement plus internationale. Les chaînes de valeur de l’IA sont déjà mondiales. Les entreprises qui construisent et déploient ces systèmes dépendent souvent de travail, de contenus, d’infrastructures et de données provenant simultanément de nombreux pays. Il serait donc logique que l’organisation des travailleurs devienne elle aussi plus transfrontalière.
Je pense également que l’agenda va s’élargir. Les salaires resteront centraux, mais les futurs mouvements sociaux liés à l’IA pourraient se concentrer tout autant sur la transparence, les droits d’audit, le consentement, les paiements résiduels, les licences de données, le partage des profits et des formes de rémunération proches de l’actionnariat. L’accent mis par le syndicat Samsung sur la transparence et l’institutionnalisation est important ici. Les travailleurs ne demandaient pas simplement à Samsung d’être généreux sur de bons résultats annuels. Ils cherchaient à modifier les règles de distribution afin que les salariés puissent comprendre et participer aux gains lorsque l’entreprise performe bien.
Le syndicat du futur pourrait donc être à la fois une unité de négociation, une organisation de défense des droits sur les données, un mouvement politique et une coalition transnationale. Il devra se battre non seulement sur le prix du travail, mais aussi sur la propriété et la distribution de la valeur créée à partir du travail humain, des données humaines et de la créativité humaine.
Les contorsions des patrons de la Tech font le jeu des États
Jensen Huang, le patron de Nvidia, rejoint le conseil de l'université Tsinghua à Pékin, surnommée le « MIT de la Chine », aux côtés de Tim Cook (Apple), Elon Musk (Tesla), Satya Nadella (Microsoft) Mark Zuckerberg (Meta), et des personnalités du monde de la finance américaine.
Cette annonce, révélée par le Financial Times, intervient 24h après la promesse du groupe Nvidia d'engager 150 milliards de dollars de dépenses annuelles à Taïwan.
Preuve que les relations internationales ne sont pas binaires, Pékin opère une logique de séduction typique de la diplomatie à plusieurs bandes en proposant quelques sièges aux tycoons de la Silicon Valley à la table de son excellence académique.
Plus politique que stratégique, cette marque de distinction met en lumière les interdépendances des réseaux de collaboration scientifique et des partenariats de recherche mondiaux, comme l’analyse la journaliste Viola Zhou.
Loin de Pékin, en pleine guerre froide commerciale avec la Chine, la Silicon Valley est freinée par la versatilité de Donald Trump, et doit composer avec une administration qui a fait de la rhétorique anti-chinoise un axe fort de sa politique.
Et la Tech américaine en pâtit :
• Selon Smart Analytics Global, la part de la Chine dans la fabrication mondiale d'iPhones Apple est tombée de 83 % en 2024 à 74 % en 2025.
• Tesla a livré +600000 véhicules en Chine en 2025, une baisse de près de 5%
• Meta a encaissé 18 Mds$ de revenus publicitaires via des annonceurs chinois en 2024, mais les prévisions seront probablement revues à la baisse
• En mars 2026, Nvidia a annoncé relancer la fabrication d'une variante de sa puce Blackwell dégradée pour la Chine. Le marché chinois représente un enjeu colossal : plus de 1,3 million de puces H20 étaient en attente d'expédition vers des géants technologiques chinois pour une valeur de plus de 16 Mds$.
Le paradoxe, c’est que l’opinion américaine évolue vis-à-vis du “ressentiment chinois” exprimé par D. Trump : Selon le Pew Research Center, 27% des Américains ont désormais une opinion favorable de la Chine — quasi le double du point bas de 2023. Chez les moins de 50 ans, ce chiffre monte à 34%.
Dans le monde des affaires, ne pas se couper de la Chine reste une priorité pour la Silicon Valley, toujours en quête de parts de marché. Mais ne pas se couper de Taiwan, et renforcer les liens avec Taipei est devenu hautement délicat. Il faut s’appeler Jensen Huang (Nvidia) pour savoir jouer un tour d’équilibriste et plaire à la fois à Xi Jinping et à Donald Trump en installant un siège à une encablure de TSMC sur l’île d’où il est originaire. A moins que ce ne soit téléguidé par Washington pour imposer ce fameux bouclier de silicium et mettre Taiwan sous une forme de protectorat américain renforcé.
Bref, Jensen Huang est un homme coincé entre la “communauté de destin pour l’humanité” et le “Silicon Shield” comme l’avait écrit le journaliste Craig Addison en 2001.
M.M




