L’affaire Manus : quand Pékin applique les méthodes de l’Ouest
Et aussi : le pétrole irakien au secours de la fibre dans le Golfe// Un nouveau réseau telecom chrétien américain// La Zambie annule la conférence RightsCon...
L’affaire Manus : quand Pékin applique les méthodes de l’Ouest
La semaine dernière, la Chine a bloqué l’acquisition par Meta de la startup d’intelligence artificielle Manus pour 2 milliards de dollars. Cette décision, qui a pris de court tout le monde, marque un tournant décisif dans la guerre froide sino-américaine. Par un savant jeu de miroir, Pékin utilise désormais son arsenal juridique pour empêcher la fuite de ses talents et de ses technologies critiques vers les États-Unis. Un fait qui rappelle à tous l’affaire TikTok…
Un acquihire géopolitique
Manus, un agent d’intelligence artificielle capable d’exécuter des tâches complexes de manière autonome, a été fondé en Chine par Xiao Hong et Ji Yichao. Face aux restrictions américaines sur les investissements technologiques en Chine, l’entreprise a tenté de “déchinoiser” sa structure en licenciant une partie de son personnel en Chine et en déplaçant son siège social et son équipe dirigeante à Singapour.
L’opération avec Meta a été structurée sous la forme d’un “acquihire” (acquisition des compétences). Dans ce modèle très prisé dans la Silicon Valley pour contourner les lois antitrust, l’entreprise acheteuse n’acquiert pas formellement la société cible, mais embauche l’ensemble de son équipe dirigeante tout en transférant les capacités clés via des accords de licence. Pour rassurer Washington, Meta avait d’ailleurs précisé que Manus cesserait ses opérations en Chine et qu’il n’y aurait plus d’intérêts chinois dans l’entreprise.
Le couperet de Pékin
Coup de théâtre donc : la Commission nationale du développement et de la réforme (NDRC) chinoise a ordonné l’annulation de la transaction, exigeant que toutes les parties se retirent de l’accord . Plus inquiétant encore, les deux co-fondateurs de Manus ont été convoqués à Pékin en mars et se sont vus interdire de quitter le territoire chinois, selon Reuters.
Selon Cui Fan, professeur à l’Université de commerce international et d’économie de Pékin, la localisation offshore de la transaction (à Singapour) n’a pas suffi à soustraire Manus à la juridiction chinoise . Les régulateurs chinois se concentrent sur le fait que les technologies de Manus ont été initialement développées en Chine par des entités locales (comme Beijing Butterfly Effect) .
Le blocage de la vente par Pékin signe un message clair aux entrepreneurs du pays : on ne fait pas ce qu’on veut en Chine sur un actif de sécurité nationale non négociable… Un message qui vaut aussi pour Mark Zuckerberg, ses actionnaires, et son Président…
Irak : l’infrastructure pétrolière au service des Big Tech du Golfe
Lorsque des drones iraniens ont frappé les centres de données d’Amazon aux Émirats arabes unis et à Bahreïn le 1er mars 2026, les applications bancaires, de paiement et d’entreprise se sont effondrées dans toute la région, illustrant la vulnérabilité des câbles sous-marins qui traversent la mer Rouge et le détroit d’Ormuz. En réponse à cette fragilité structurelle, les grands hyperscalers américains — Amazon, Google, Meta, Microsoft — se tournent vers une route terrestre alternative construite par IQ Networks, une entreprise de télécommunications basée dans la région autonome du Kurdistan irakien, fondée en 2005. Cette société a posé des câbles à fibre optique le long des corridors de pipelines pétroliers et gaziers irakiens dès 2010, bénéficiant ainsi d’infrastructures de sécurité et d’accès déjà existantes pour relier le sud de l’Irak à la frontière turque. La route, baptisée “Silk Route Transit” et opérationnelle depuis novembre 2023, offre une latence deux fois inférieure aux câbles sous-marins (70 ms contre 150 ms), un avantage décisif pour l’IA, la finance et la vidéo. IQ Networks étend désormais ce réseau à travers la Turquie jusqu’en Europe, ce qui offrira pour la première fois un chemin terrestre ininterrompu du Golfe vers Francfort, Amsterdam, Londres et Marseille.
Qui est Asoz Latif Rashid, le CEO d’IQ Group ?
Asoz Latif Rashid (né en août 1982) est un homme d’affaires irako-britannique issu d’une famille kurde irakienne de premier plan — son père, Abdul Latif Rashid, est devenu Président de l’Irak en 2022. Avant de rejoindre le monde des affaires, il a représenté l’Irak comme délégué diplomatique auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Genève jusqu’en 2009. Il a ensuite cofondé en 2012 Crowd2Fund, une plateforme de financement participatif basée au Royaume-Uni et régulée par la FCA. En 2020, il prend la tête d’IQ Group, qu’il transforme d’un simple fournisseur d’accès internet en fibre optique en un acteur d’infrastructure numérique régionale. Il décrit la Silk Route Transit comme “le premier grand projet d’infrastructure irakien non lié aux ressources naturelles” — une ambition géopolitique autant qu’économique. À suivre.
La Zambie annule le sommet mondial dédié aux droits numériques à quelques jours de son ouverture
RightsCon, une conférence mondiale majeure sur les droits numériques, organisée par l’ONG Access Now, réunissant acteurs publics, privés et société civile autour de la gouvernance d’Internet.
Ses éditions internationales (Toronto, Tunis, Manila) abordent des enjeux clés de la liberté d’expression, la surveillance, l’IA et l’accès aux technologies.
L’édition prévue le 5 mai prochain à Lusaka en Zambie a été annulée à quelques jours de son ouverture… La conférence devait couvrir notamment les coupures du réseau (shutdowns), la désinformation, la cyber-sécurité et de la résilience des réseaux, en particulier sur le continent africain. L’organisation SplinterCon (dont je suis membre au Comité de conseil), partenaire de l’événement RightsCon et qui fait se déplacer des personnes venues du monde entier condamne et regrette cette annulation de dernière minute.
Les autorités zambiennes ont invoqué de leur côté un manque d’alignement avec les « valeurs nationales », ainsi que des besoins de vérifications administratives, sécuritaires et de contenu liés aux thèmes abordés.
Cette décision est toutefois largement contestée par la communauté des défenseurs de droits numériques, qui évoquent des motivations politiques, électorales ou des pressions géopolitiques liées à la participation de certains acteurs internationaux. Les droits humains dans leur globalité sont largement bafoués, et on ne s’en cache même plus…
Et aussi, dans le Radar Hors Normes…
Science, you’re fired !
L'administration Trump a brutalement licencié les 22 membres du National Science Board, l'organe de supervision de la NSF (National Science Foundation), principal financeur de la recherche fondamentale américaine. Ce conseil, créé par le Congrès en 1950, ne peut légalement être dissous que par le Congrès lui-même — rendant ce geste constitutionnellement contestable. Depuis 2025, l'agence subit coupes budgétaires, résiliations de subventions et suppressions de postes massives. Un tournant majeur dans la gouvernance de la science américaine. Sans explication officielle ni annonce de remplacement, cette décision s'inscrit dans une stratégie plus large de démantèlement systématique des organes de conseil scientifique fédéraux, selon l'astrophysicien Keivan Stassun. Ce signal est important au-delà de la politique intérieure américaine — la NSF finance une part significative de la recherche en IA, en semi-conducteurs et en cybersécurité. Affaiblir sa gouvernance a des répercussions directes sur la compétitivité technologique américaine face à la Chine, qui elle investit massivement dans ses institutions scientifiques d'État. Mais le temps de l’après-Trump devrait en décider certainement autrement…
Pope TV
Radiant Mobile lance le 5 mai un opérateur mobile virtuel (MVNO) aux États-Unis, commercialisé auprès des chrétiens à 30 $/mois, fonctionnant sur le réseau T-Mobile. Sa particularité : un blocage réseau du contenu pornographique non désactivable, même par les adultes — une première dans l’histoire des télécoms américaines. Un second filtre, activé par défaut mais modifiable, cible les contenus liés au genre et aux questions trans.
La technologie est fournie par la société israélienne de cybersécurité Allot, qui catégorise les domaines web en plus de cent rubriques. Le fondateur Paul Fisher dispose ainsi d’un pouvoir subjectif considérable : il peut bloquer un site entier si une sous-section contient des contenus jugés problématiques — il a déjà bloqué lgbtq.yale.edu et menace de bloquer l’ensemble du site de Yale si des contenus trans apparaissent en page d’accueil. Fisher ambitionne d’étendre le modèle à la Corée du Sud et au Mexique.
Ce cas illustre une tendance de fond : la fragmentation idéologique de l’infrastructure numérique américaine, avec des MVNO qui deviennent des outils de contrôle culturel, à l’image de Trump Mobile lancé l’an dernier.
Heureusement, en France, on n’en est pas encore là… Seules les maisons d’édition sont sous contrôle, pour le moment…
L’isolationnisme de la Silicon Valley
“La Silicon Valley a bâti sa domination en s’isolant des contraintes du monde réel, mais cette bulle atteint ses limites”. C’est ainsi que l’excellente newsletter Semafor dresse le bilan de plus de quatre décennies de domination américaine. là où elle est sévèrement challengée… La vague IA entraîne une guerre froide technologique avec la Chine qui divise le monde en deux sphères d’influence, et le concept de “souveraineté IA” traduit une méfiance croissante envers l’infrastructure américaine. Semafor, fondé en octobre 2022 par deux personnalités complémentaires du monde des médias américains sur des fonds… de la Silicon Valley notamment, lance donc “Silicon Valley & The World“, annoncé pour novembre 2026. On ignore s’il s’agit d’un événement ou d’un nouveau contenu de newsletter. En tout cas, c’est le énième signe que le croisement entre géopolitique et technologies fait non seulement sens, mais fait surtout tourner le monde…
Bonne chance à The Wald Brief
Après Resilience Media qui s’est lancée le 24 février 2025, c’est autour de The Wald Brief de se lancer sur la très vive tendance de la DefenseTech, porté par Frédéric Filloux et Gilles Delafon. J’avais pour ma part tenter de prendre le même créneau à mon retour d’Ukraine et enflammée par le discours de Sébastien Lecornu (il faut aller chercher l’innovation dans le civil), je ne peux que saluer leur initiative qui est de faire bouger les lignes d’un complexe militaro-industriel tout puissant. La tâche n’est pas simple… J’avais laissé tomber mon projet en rencontrant des innovateurs pleins de bonnes idées et de bonnes intentions, frappés au nez de la porte des grandes institutions et lassés de ne pas être pouvoir contractualiser malgré les appels à l’ouverture. Mais gageons que les verrous s’ouvrent en alignant industriels et politiques et ingénieurs du civil, sans attendre le “pied du mur” : l’inclusion des Big Tech ( Palantir, Microsoft, OpenAI…) dans le secteur défense va certainement influencer le marché français et européen.
Merci pour votre humble temps…
Marion Moreau



