Le token IA, nouvelle monnaie de l'économie ?
SpaceX est désormais le fournisseur en puces Nvidia d'Anthropic
L’IA moderne aurait-elle trouvé un modèle économique ? Une partie de la réponse se trouve dans l’accord signé le 6 mai dernier entre SpaceX (qui a absorbé xAI, la société d’Elon Musk fondée en 2023) et Anthropic, fondé par Dario et Daniela Amodei en 2021.
Le deal est simple : xAI va donner l’accès à Anthropic à ses 220 000 processeurs Nvidia du data center Colossus 1, situé à Memphis dans l’Etat du Tennessee, pour faire tourner son modèle Claude. En bref, organiser le marché entre la fourniture de puissance de calcul et la vente de services d’agents intelligents (Agentic AI), et rentabiliser les colossales sommes investies dans cette nouvelle industrie du tertiaire.
La puissance de calcul IA a une unité de mesure comptable: le token. La consommation de “jetons” a quadruplé en moins d’un an porté par l’IA agentique — ces systèmes qui ne se contentent plus de répondre à une question, mais enchaînent des tâches autonomes. Chaque agent consomme des ordres de grandeur de tokens supplémentaires par rapport à un simple chatbot.
OpenClaw, le framework open source d’agents autonomes lancé en novembre 2025 par le développeur autrichien Peter Steinberger, illustre bien cette dynamique et fait monter la courbe exponentielle de l’IA Agentic.
Selon Nvidia, chaque vague IA multiplie la demande de tokens : l’IA générative a décuplé la consommation par rapport à l’IA prédictive, l’IA de raisonnement l’a encore multipliée par 100, et les agents autonomes comme ceux qu’OpenClaw permet de déployer la multiplient par 1 000 supplémentaires.
Or, les data centers ne se construisent pas en quelques semaines : il faut des puces, de l’énergie, du foncier, des câbles, de la main d’ouvre. Cette tension entre la vitesse d’adoption logicielle et la lenteur de l’infrastructure physique crée une pénurie durable, qui explique pourquoi les Etats construisent des centres de données à marche forcée.
Le token serait-il donc la nouvelle monnaie de l’économie ? C’est une question centrale aux Etats-Unis, tant le modèle de “monnaie” fluide en circulation est rapide à appliquer (scalable). Les ambitions de Musk dans ce nouveau domaine sont à prendre au sérieux, comme tout ce qu’il a d’ailleurs entrepris auparavant…
Mais à mesure que l’IA agentique s’intègre dans les systèmes logistiques, financiers, militaires et énergétiques, la question de la monétisation du calcul devient aussi une question stratégique. Un État ou une entreprise qui dépend d’un cloud étranger pour faire tourner ses agents IA est structurellement vulnérable — à une coupure, à une sanction, à une manipulation.
De plus, le token n’est cependant qu’un des leviers économiques, auxquels il va falloir indexer d’autres coûts pour que l’écosystème s’y retrouve. Sans compter que la Chine ne laissera pas son rival américain écrire une deuxième fois “l’histoire du silicon” à lui seul. Un sujet qui pourrait figurer à l’agenda de la rencontre entre Xi Jinping et Donald Trump la semaine prochaine à Pékin.
Puces Nvidia, Alibaba et Thaïlande : le contournement de l’embargo américain
Selon une enquête de Bloomberg, les autorités américaines soupçonnent qu’environ 2,5 milliards de dollars de serveurs Super Micro — équipés de puces Nvidia soumises à embargo — ont été acheminés illégalement vers la Chine via une société thaïlandaise, OBON Corp., présentée comme le fer de lance du programme d’IA souveraine de la Thaïlande, Siam AI. Parmi les destinataires finaux présumés : Alibaba, le géant chinois du cloud, de l’IA et du e-commerce. Le cofondateur de Super Micro a été mis en examen en mars dans le cadre d’un acte d’accusation qui décrit un réseau de courtiers et d’intermédiaires en Asie du Sud-Est pour contourner les contrôles à l’exportation imposés par Washington depuis 2022. Alibaba dément toute relation avec Super Micro ou OBON.
Paulina Borsook, la journaliste déchue qui avait vu juste sur les dérives de la Silicon Valley
Ça n’échappe plus à personne : le courant techno-libertarien fait désormais partie du paysage politique. Sans en être le chef de file officiel, l’entrepreneur et investisseur Peter Thiel, qui affirme que la liberté et la démocratie ne sont plus compatibles, en est l’incarnation la plus criante. Après Perry Barlow à Davos qui en 1996 à Davos avait rendue publique la déclaration du Cyberespace, les parangons du “techno-solutionnsime” tentent d’imposer non plus seulement une vision politique du monde, mais de façonner le réel selon leurs principes.
Une personne avait vu germer ce courant de pensée délétère et avait alerté des dérives potentielles de la puissante Silicon Valley. La journaliste Paulina Borsook publie Cyberselfish en mai 2000, un ouvrage impossible à se procurer depuis des décennies, et qui s’apprête à être ré-édité cette année.
« Si l’empathie est devenue un défaut personnel déplaisant ; si le capitalisme de surveillance est devenu une pratique commerciale courante et négligée ; si les impacts environnementaux de l’IA sont ignorés : alors nous vivons hélas dans la culture technologique que j’avais prédite il y a bientôt 30 ans », Pauline Borsook
Retour en l’an 2000 : à l’époque, Paulina Borsook était une des rares journalistes, femme de surcroît, à décrire le changement d’état d’esprit des innovateurs de la Valley qu’elle côtoie, ceux qui détestent les gouvernements, les règles et les régulations. “La Silicon Valley croyait que si vous étiez riche, vous étiez intelligent. Elle pensait que les gens pouvaient, et devaient même, être programmés comme un ordinateur” dira-t-elle dans une interview.
Dans les rues de Menlo Park ou de San Francisco, commence à naître une vision que Paulina Borsook décrira comme “toxique”, méprisant le bien commun au profit du profit financier, avide de battage médiatique et succombant à “l'éthos techno-libertarien” : la technologie, les entrepreneurs et les réseaux numériques sont plus efficaces que les gouvernements pour organiser la société.
Inspirée des thèses de la philosophe russe exilée Ayn Rand, la pensée techno-libertarienne a grandi en même temps que les ventes d’ordinateurs, de logiciels et de smartphones. Les dirigeants se transforment en rock-stars à coups de keynotes à grand spectacle médiatique, portés par des montagnes d’argent en capital-risque.
20 ans plus tard, la pensée selon laquelle l’innovation doit régner en maître en s’affranchissant de l’État, se retrouve dans les masterclass de Peter Thiel à l’Université de Stanford, les positions du puissant investisseur Andreessen Horowitz, et les préceptes du Y Combinator, l’iconique incubateur de Mountain View longtemps gouverné par Sam Altman (OpenAI).
« Je ne vois pas pourquoi cette idéologie toxique doit accompagner la technologie. Ce sont des outils. La dentisterie moderne est géniale. Mais votre dentiste n’exige pas que vous le vénériez »
Dans Cyberselfish, qui paraît peu avant l’éclatement de la bulle Internet et l’enrichissement d’une partie des Tech Bros, l’autrice prédit que “dès que tous ces gens auront amassé assez d'argent et de pouvoir, ils commenceront à imposer leurs croyances bien au-delà de la Californie”. Paulina Borshook ne s’est donc pas trompé.
Son analyse visionnaire résonne avec la radicalisation droitière d’une partie de la Tech, et le ralliement d’une frange d’entrepreneurs et d’investisseurs à la campagne pour la réélection de Donald Trump. Le discours anti-Europe de JD Vance à Munich en février 2025 et l’ingérence d’Elon Musk dans les séquences électorales européennes ne font que confirmer ce qui était déjà en train de germer 25 ans plus tôt.
Steven Levy, l’un des grands journalistes spécialistes de la culture tech et de la Silicon Valley écrira dans le magazine Wired en septembre dernier :“I Thought I Knew Silicon Valley. I Was Wrong”: "La rapidité et la détermination avec lesquelles les visionnaires dont j'ai fait la chronique se sont alignés sur Trump, un homme dont les valeurs s'opposaient violemment aux élans égalitaires de la révolution numérique. Comment ai-je pu rater ça ?" regrette-t-il. Tout en soulignant que plus des deux tiers des résidents de la Californie estiment que les entreprises technologiques ont partiellement ou complètement perdu leur boussole morale (sondage Wired 2024).
Rejetée par une grande partie des gens qu’elle a côtoyés, Paulina Borsook n’a plus jamais écrit après ce qu’elle a appelé son “foutu livre”. Pire, celle qui avait osé dénoncer des dérives quasi sectaires a été mise à l’écart et vit aujourd’hui dans une grande précarité. Elle réside à San Francisco et dépend d'une cagnotte solidaire GoFundMe. Mais depuis son portait dans le New York Times en novembre dernier, Paulina Borsook est saluée par une partie de la critique intellectuelle et des éditeurs internationaux. Cyberselfish s’apprête à être republié le 15 septembre prochain aux Etats-Unis. Il le sera en France à l’automne.
M.M



