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Midterms USA : la première élection IA.
Marc Andreessen et Ben Horowitz, ou l’art familial du pivot politique
Guerre des ondes : Elections des dirigeants de l’Union Internationale des Télécommunications à Doha, au Qatar. L’enjeu : préparer Shanghai 2027, qui arbitrera le futur du mobile satellite, SpaceX-Starlink en challenger.
Shein EUROPE : La Pologne remporte le jackpot : 500 millions d’euros pour 1 million de m² d’entrepôt robotisé. La taxe sur les colis est largement contournée.
Rendez-vous lundi 09/11 à 19h00 avec Paulina Borsook, autrice visionnaire du techno-libertarianisme avec Cyberselfish réédité 26 ans après sa parution.
Hors d’œuvre
Midterms : la première « élection IA »
L’investisseur Marc Andreessen l’avait appelé le “vibe shift”, pour expliquer son ralliement à Donald Trump, il y a deux ans. L’époque, disait-il, avait basculé. Mardi dernier, elle a basculé de nouveau. Mais dans l’autre sens.
Les démocrates ont donc repris le Congrès. Elon Musk a misé près d’un demi-milliard de dollars sur les républicains ; Andreessen et Horowitz (fonds a16z) plus de cent millions, en gardant un pied dans chaque camp. L’argent n’a donc pas suffi.
Le vrai message est ailleurs, loin de Washington, et à mille lieues de la terre promise du progrès, Silicon Valley en tête. Dans plus de trente communes de neuf États, les électeurs ont voté contre les data centers. Même le Texas, eldorado de l’IA et terre d’asile de Musk, a fait les frais de la colère des populations locales.
Pour la première fois, l’IA a été un sujet d’élection. Comment les géants de la tech, alliés aux républicains, ont-ils pu ignorer à ce point les préoccupations les plus élémentaires des électeurs, l’accès à l’eau, l’emploi, le coût de la vie, au risque de mettre en jeu leur propre survie ? C’est une surprise (de plus) que ce revers électoral sur un sujet aussi fondamental, et c’est dire à quel point la déconnexion est totale chez une frange d’entrepreneurs et d’investisseurs, qui vont devoir intégrer l’opposition locale et l’acceptabilité comme un critère de risque dans les plans d’investissements.
Le prochain vibe shift à suivre, c’est la politique que devra mener le camp démocrate pour répondre aux signaux envoyés par les électeurs qui ont dit non aux oligarques de la Tech. Selon Semafor, le nouveau Congrès veut faire témoigner les PDG de l’IA et pousser des lois de sécurité. Mais il faudra un alignement des partisans démocrates sur une politique de régulation qui a toujours été complexe aux États-Unis. Et c’est sans compter sur les marges de manœuvre encore larges du personnage Donald Trump, président pour deux ans encore.
Hors champ
Marc Andreessen et Ben Horowitz, ou l’art familial du pivot politique
Andreessen Horowitz (a16z), l’un des fonds les plus puissants de la Silicon Valley, a misé sur les deux camps lors des élections de mi-mandat de mardi. Une habitude récente du financement politique (mon article “le 51ème état”) qui s’inscrit dans une histoire singulière.
Deux origines opposées
Marc Andreessen est fils d’un vendeur de semences du Wisconsin. Il co-programme à 21 ans l’un des premiers navigateurs web, Mosaic, et fonde Netscape dans la foulée. Son succès lui vaudra de faire la couverture de Time à 24 ans seulement. Ben Horowitz, son associé, est né à Londres et a grandi à Berkeley, en Californie. Ses grands-parents étaient membres du Parti communiste américain. Son père, David Horowitz, figure de la gauche radicale, diteur de Che Guevara et proche des Black Panthers, coéditait Ramparts, le magazine phare de la Nouvelle Gauche, fondé dans des bureaux de Menlo Park. Il se rallie à Ronald Reagan en 1985. Le pivot est décidément une affaire de famille.
Les deux hommes se rencontrent chez Netscape et fondent ensemble Loudcloud. Après son introduction en Bourse à 6 dollars, l’action tombe à 35 cents. Ils redressent l’entreprise, la revendent au géant informatique HP, puis créent a16z en 2009 avec 300 millions de dollars. C’est l’heure d’écrire les premiers manifestes du techno-optimisme : “Software is eating the world”. En janvier 2026, le fonds a levé 15 milliards de dollars, soit environ 18 % de tout le capital-risque levé aux États-Unis en 2025. Il gère désormais plus de 90 milliards de dollars d’actifs.
Des pivots politiques à répétition
Marc Andreessen a longtemps soutenu les démocrates, de Bill Clinton à Hillary Clinton en 2016. En 2023, il publie son Techno-Optimist Manifesto. Contre toute attente, en juillet 2024, les deux associés annoncent leur soutien à Donald Trump. Coup de théâtre, trois mois plus tard, Ben Horowitz annonce un don « important » pour Kamala Harris, une amie de longue date qu’il fréquente avec sa femme. Puis le duo revient vers Trump.
En 2026, le pivot devient carrément une méthode. Andreessen, Horowitz et leur fonds ont dépensé plus de 116 millions de dollars dans cette campagne, ce qui en fait l’un des premiers donateurs du pays. L’essentiel est allé à des super PAC sectoriels : Leading the Future pour l’IA, Fairshake pour les cryptomonnaies, et MAGA Inc., le super PAC pro-Trump. Leading the Future finance les deux camps à travers deux filiales : Think Big pour les démocrates, American Mission pour les républicains. On ne finance pas un parti, on finance une position : une seule règle nationale pour l’IA, qui priverait les États du droit de légiférer.
Life is struggle
Cette fois, le pivot n’a pas suffi. Mardi, les démocrates ont remporté la Chambre et le Sénat, et les super PAC de l’IA ont perdu leur plus gros pari de l’élection générale. Surtout, les démocrates ont fait campagne contre la Big Tech et les data centers, devenus un vrai sujet électoral.
Selon le Wall Street Journal, la pierre tombale de Phil Horowitz, le grand-père de Ben, porte une formule attribuée à Marx : « Life is struggle », la vie est un combat. La politique aussi.
Hors normes
Guerre des ondes : SpaceX à la conquête d’une norme mobile mondiale
La bataille pour la couche qui relie l’orbite à nos smartphones se joue maintenant. Échéance : 2027
Détenir le pouvoir de l’information, c’est fabriquer de la puissance. Elon Musk en fait sa destinée, avec une capacité spatiale hors normes (SpaceX), et sa constellation (Starlink), la plus grande jamais placée en orbite. J’évoquais en 2024 le début de l’offensive de Starlink sur le marché des télécoms.
Cette fois, on n’en est plus à l’offensive, mais à la phase opérationnelle : SpaceX est en passe de devenir un opérateur mobile. Son service Starlink Mobile touche déjà 22 millions d’utilisateurs par mois, via des opérateurs partenaires. Une petite part d’un marché de plus de 1000 milliards de dollars du mobile terrestre. Pas de quoi effrayer Elon Musk, qui accélère sur ce marché très normé, en achetant des fréquences : le 8 octobre, SpaceX entre dans la bande des 800 MHz avec le processus engagé de l’acquisition de 14 MHz de fréquences, un deal qui lui permettrait de couvrir l’intérieur des bâtiments. Et selon le Washington Post, repris par Reuters le 2 novembre, SpaceX discute avec EchoStar pour racheter Boost Mobile, ou accéder à son réseau, qu’il loue à AT&T et T-Mobile : des clients et une marque, d’un seul coup. SpaceX prévoit par ailleurs de lancer ses satellites Starlink Mobile V2 en 2027 et d’activer un service élargi début 2028.
L’offensive de Musk a été largement permise par Washington qui lui ouvre les ondes. Le 29 octobre, la FCC a adopté une proposition de règlement qui ajouterait 482 MHz de fréquences au téléphone par satellite, et a ouvert la voie à un partage inédit. Les satellites pourraient émettre directement vers les smartphones sur 482 MHz de fréquences aujourd’hui réservées aux opérateurs mobiles, sans que ceux-ci soient obligés de les louer. AT&T, Verizon et T-Mobile exigent d’en exclure leurs bandes 5G stratégiques, soit 60 % du total, au nom des risques d’interférences.
Pendant ce temps, l’Europe verrouille, et ses opérateurs s’allient. Les licences de la bande des 2 GHz vont expirer en mai 2027. Le 19 octobre, Orange, Deutsche Telekom, Telefónica et Vodafone ont signé une lettre d’intention pour une candidature commune à ces fréquences. Starlink n’y est jamais nommé, mais c’est bien lui qu’il s’agit de freiner. L’alliance a pourtant une ambiguïté qu’on retrouve dans bien des sujets européens : Deutsche Telekom est déjà le principal partenaire européen de Starlink Mobile de deuxième génération. Les Vingt-Sept, eux, divergent sur l’idée d’autorisations délivrées au niveau européen plutôt que national. Résultat : une adoption possible fin 2027 ou en 2028, et une attribution des droits en 2029. L’Europe planifie sa souveraineté, mais tardivement.
Doha : élections à haut risque
C’est dans ce contexte que l’UIT, l’Union internationale des télécommunications, se réunit à Doha, au Qatar, du 9 au 27 novembre, pour élire les cinq plus hauts responsables de l’organisation, les 48 membres de son Conseil et les 12 membres du Comité du Règlement des radiocommunications. Cette agence onusienne dont l’influence et la dimension techno-géopolitique sont méconnues (j’en parlais ici en 2023) est le juge de paix des grands acteurs innovants du monde. Elle arbitre les fréquences et définit les normes de l’ensemble des moyens de communication, terrestres et spatiaux. 2027 va être une année-clé avec le spatial (l’orbite basse disputée par nombre d’États) et aussi les futurs standards direct-to-cell, dont leur élaboration desquels Starlink ne manquera pas de participer.
À Doha, l’Américaine Doreen Bogdan-Martin, la secrétaire générale de l’organisation devrait être reconduite : elle est seule candidate. Elle a bénéficié du soutien appuyé de l’administration Trump, alors que cette dernière s’était désengagée d’autres instances onusiennes. Washington a compris que la rivalité avec Pékin, qui a dirigé l’UIT de 2015 à 2022, se joue aussi dans les normes et le spectre.
J’évoquais l’ambiguïté de l’alliance européenne, il y en a une autre dans cet enjeu électoral de l’UIT : la direction du Bureau des radiocommunications, l’arbitre technique des fréquences et des orbites, oppose deux candidats européens : Éric Fournier pour la France et Alexander Kühn pour l’Allemagne. Ce duel n’aurait pas dû avoir lieu. En février 2025, la CEPT, l’instance qui fédère les régulateurs européens des télécoms, avait tranché par un vote indicatif pour présenter un candidat unique : 16 voix pour Éric Fournier, 12 pour Alexander Kühn. Berlin a pourtant maintenu son candidat, avec le soutien affiché du chancelier Friedrich Merz. L’Europe, qui peine à s’accorder sur ses licences satellitaires, n’arrive pas davantage à présenter un candidat unique dans les enceintes où se fixent les règles. Les votes débutent le 12 novembre.
Shanghai 2027, l’arbitrage de l’orbite
Quoi qu’il en soit, le vainqueur prendra ses fonctions le 1er janvier, avec un premier rendez-vous de taille : la Conférence mondiale des radiocommunications, qui se tiendra à Shanghai du 18 octobre au 12 novembre 2027. C’est là que l’UIT fixera les règles du mobile par satellite. Autrement dit si le modèle de SpaceX doit devenir la norme mondiale s’il est encore le seul. Les tractations vont être intenses.
Hors cadre
Shein achète la Pologne pour contourner les taxes
Le géant de la mode en ligne Shein a trouvé la parade aux nouvelles taxes européennes sur les petits colis : stocker ses produits en Pologne. Il vient d’annoncer 500 millions d’euros d’investissement pour porter son complexe logistique de Magnice, près de Wrocław, à près d’un million de mètres carrés, soit l’équivalent de 140 terrains de football, avec 6 500 robots.
Le calendrier n’a rien d’un hasard. Depuis le 1er juillet, chaque petit colis de moins de 150 euros arrivant de l’extérieur de l’Union est soumis à un droit de douane de 3 euros par catégorie d’articles. Depuis le 1er novembre, s’y ajoutent 2 euros de frais de traitement. Soit 5 euros pour une robe vendue 3 euros. Mais ces taxes ne visent que les colis expédiés directement depuis la Chine. En important ses marchandises en gros, par conteneurs, Shein ne paie qu’une seule fois les droits de douane classiques à l’entrée en Pologne. Ses colis partent ensuite vers toute l’Europe comme de simples livraisons intra-européennes, sans forfait.
Yann Rivoallan, président de la Fédération française du prêt-à-porter féminin, était allé voir le chantier dès janvier, à quelque 1 200 km de Paris. Pour lui, ce hub permet à Shein d’échapper à la totalité de la taxe européenne. Il somme Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, de réagir. Shein, de son côté, récuse toute idée de contournement et parle d’un investissement logistique pour livrer plus vite. Le montage est légal. C’est bien ce qui pose problème : l’Europe a mis des années à s’accorder sur une taxe que Shein a neutralisée en quatre jours…
Hors Ligne
À lire ce mois-ci
Kevin Limonier, professeur à l’Institut français de géopolitique (université Paris 8), codirecteur du centre GEODE (Géopolitique de la datasphère) et membre junior de l’Institut Universitaire de France (IUF) publie un ouvrage sur les explorations géopolitiques dans le cyberespace russe. Depuis plus d’une décennie, le cyberespace fait l’objet d’une véritable stratégie d’accaparement par le pouvoir russe : censure, surveillance de masse, manipulations de réseaux étrangers pour mener des cyberattaques ou des campagnes de désinformation… En quelques années seulement, le Kremlin a ainsi transformé l’un des segments les plus libres du cyberespace mondial en véritable champ de bataille et d’oppression. Fondé sur quinze années d’enquêtes et de campagnes cartographiques menées par l’auteur aux quatre coins du « Runet », l’Internet russophone, ce livre est construit comme un récit d’exploration à l’ère numérique. Des câbles qui tapissent le fond des mers aux algorithmes qui trient l’information sur les réseaux sociaux, en passant par les survivances de l’informatique soviétique, il prend le parti d’étudier les réseaux numériques comme une nouvelle forme de territoire que les régimes autoritaires cherchent à conquérir et à contrôler. CNRS éditions, 28 euros
Julien Nocetti, docteur en sciences politiques, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et conseiller aux affaires numériques au CAPS, le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères. Il vient de publier le fameux “Que sais-je ?”, un petit manuel pédagogique universitaire sur les GAFAM. Un livre qui n’existait étrangement pas dans la collection des Editions Les Presses universitaires de France. PUF, 10 euros.
Hors Piste
Les signaux à suivre
Russie-données Les frappes de drones ukrainiennes sur les data centers de Yandex, Sberbank ou VKontakte poussent Moscou à enterrer ses serveurs dans d’anciennes mines et à rouvrir l’accès aux clouds étrangers. Preuve des limitations de « Runet », son Internet souverain (Ars Technica)
Chine-Invest Pékin bloque le rachat pour 5,4 milliards de dollars de la division robotique d’ABB par le japonais SoftBank, nouveau signe de sa volonté de verrouiller ses technologies de pointe face aux rivaux étrangers. (Wall Street Journal).
USA-Eco Oracle renonce à un contrat IA de 7 milliards avec Tencent sous la pression de Trump (Financial Times)
USA-Chips : Nvidia impose désormais à ses clients cloud du monde entier de réserver au moins 51 % de leurs services à des entreprises non chinoises, privant Pékin d’une voie de contournement pour accéder aux puces avancées, dont le prix s’envole sur le marché noir chinois (Financial Times)
Émirats-IA : Dubaï construit un centre de recherche en IA grand comme deux terrains de football au sein de son centre financier, où l’américain Scale AI vient de s’installer pour travailler avec les agences gouvernementales émiraties, nouvelle étape de la stratégie des Émirats de diversifier ses revenus, au-delà du pétrole (source officielle)
Moyen-Orient-Câbles : 90 % du trafic Internet entre l’Europe et l’Asie passe par un goulet de moins de 32 km au large du Yémen, en mer Rouge, ce qui pousse Google, Meta et Microsoft à sécuriser des routes terrestres alternatives par l’Irak et la Turquie. (Rest of World)
IA-Open-source : des startups américaines et israéliennes, comme Hirundo ou Lazarus AI, « reprogramment » les modèles chinois en accès libre (DeepSeek, Qwen d’Alibaba) pour corriger les réponses, notamment sur la censure et la propagande. Objectif : les vendre aux entreprises occidentales séduites par leur faible coût, alors même que ces modèles ne seraient plus qu’à quelques points des meilleures IA américaines et que l’Europe bâtit son propre modèle souverain OpenEuroLLM basé sur Qwen (Rest of World).
Rendez-vous
Lundi 9 novembre à 19 h, Paulina Borsook en direct sur Hors Normes :
Après une première tentative le 26 octobre dernier, due à une panne de courant au Dissident Club où devait se tenir l’entretien, voici enfin le rendez-vous avec Paulina Borsook !
En 2000, au sommet de la bulle Internet, la journaliste américaine publiait Cyberselfish. Ancienne plume de Wired, elle y décrivait de l’intérieur la culture technolibertarienne de la Silicon Valley : la haine de l’État, le culte de la réussite individuelle, l’indifférence au bien commun. On l’avait jugée excessive et cela lui a coûté cher. Vingt-six ans plus tard, sa critique se lit comme une prophétie.
Le livre paraît enfin en français, sous le titre Ils nous forceront à être libres, aux éditions Dandelion. Paulina Borsook nous rejoindra en direct depuis San Francisco pour en parler.
L’entretien se fera en anglais, vous pourrez poser directement vos questions dans le chat. Je vous enverrai le lien lundi matin.
Très bon week-end,
Marion







