Taïwan : et demain, quel scénario ?
Et aussi: la fronde populaire monte face à la construction de data centers...
La visite de Donald Trump à Pékin a montré, s’il le fallait encore, que l’intelligence artificielle est bien au centre des rivalités entre ces deux puissances. Jensen Huang, le patron d’Nvidia, qui fabrique les composants informatiques, était de la partie, et c’est en “dernière minute” dit-on dans la presse américaine que l’homme d’affaires s’est assis à bord d’Air Force One. Il faut dire que l’enjeu n’est pas seulement de faire tourner le business : la puce H200 conçue sur mesure pour la Chine était au coeur des accords commerciaux de ce sommet. Xi Jinping n’a d’ailleurs confirmé aucune commande de son côté…
Dans les coulisses du banquet chinois, il s’agit bien sûr de discuter de Taïwan, l’île épicentre de toutes les convoitises.
Publiée le 12 mai 2026, quelques jours avant le sommet Trump-Xi à Pékin, Rest of World a interrogé Eyck Freymann, chercheur à Stanford (Hoover Institution) et auteur de Defending Taiwan: A Strategy to Prevent War With China. Son constat est sans détour : le conflit Chine-Taïwan est le point de friction géopolitique le plus dangereux au monde, et les semi-conducteurs en sont le détonateur potentiel.
TSMC : 90 % des puces avancées mondiales sur une seule île
TSMC fabrique 90 % des puces les plus avancées de la planète dont 99 % des puces utilisées pour entraîner les grands modèles d’IA. Smartphones, véhicules électriques, course à l’IA entre Washington et Pékin : tout dépend de cette entreprise taïwanaise. Freymann est catégorique : “Le choc économique d’une perturbation sérieuse à Taïwan éclipserait tout ce que nous avons connu depuis la Seconde Guerre mondiale.”
Pour le chercheur, qui s’appuie sur des sources chinoises et des recherches interdisciplinaires, la théorie du Silicon Shield ( bouclier de silicium) ou l’idée que la dépendance mondiale à TSMC protège Taïwan d’une attaque — est partiellement vraie, mais dangereusement incomplète. Certes, ni Washington ni Pékin ne veulent être coupés des puces avancées. Mais la Chine dispose d’options bien en deçà d’une invasion militaire pour exercer un levier décisif : une “quarantaine” maritime, avec des inspections douanières de chaque navire quittant le port de Kaohsiung, suffirait à étouffer l’économie taïwanaise sans toucher un seul bâtiment de TSMC. Les puces continueraient d’être fabriquées — mais Pékin déciderait qui les reçoit.
Le scénario le plus probable : la coercition, pas l’invasion
Eyck Freymann écarte le scénario hollywoodien d’une prise de contrôle militaire des usines. Si l’APL (Armée populaire de libération) tentait de capturer les fabs intacts, ceux-ci seraient très probablement détruits dans les combats ou sabotés avant toute capture. Même debout, ils dépendent de machines lithographiques néerlandaises (ASML), de produits chimiques japonais, d’outils de conception américains et de dizaines de milliers d’ingénieurs hautement spécialisés — qui ne resteraient pas sous tutelle chinoise.
Le vrai danger serait donc la coercition politique : une crise qui se terminerait par Taipei acceptant les conditions de Pékin. Dans ce scénario, TSMC continue de fonctionner, mais c’est la Chine qui tient le robinet. Washington devrait alors choisir entre accepter un monopole chinois sur l’économie mondiale ou tenter un contre-embargo qui fragmenterait le commerce international.
La conclusion de Freymann est sans appel :
“Nous avons concentré la capacité manufacturière la plus stratégiquement importante de l’histoire humaine sur une seule île, à 160 km d’une grande puissance hostile, sans redondance significative et sans plan sérieux en cas de perturbation. Ce n’est pas un problème taïwanais — c’est un choix que le reste du monde a fait.”
La couverture du magazine Wired qui, en 2016, qui affichait Lei Jun, le CEO de Xiaomi, était d’autant plus juste dans son titre : “It’s time to copy China”. Cette hostilité, l’on pourrait plutôt la traduire comme un irrésistible désir de conquête.
Les data centers, objets d’un rejet social grandissant
Non aux data centers. Il s’agit bien d’une fronde populaire sans précédent, qu’on observe aux États-Unis aussi bien qu’en Europe. Une impopularité galopante qui devient un casse-tête politique majeur en Occident, pendant que la Chine déploie une stratégie d’État centralisée et que la France tente de tirer son épingle du jeu à coups de milliards : Emmanuel Macron devrait annoncer un “deal” de 100 milliards au prochain Sommet Choose France.
Aux États-Unis, la coupe est pleine. Selon un récent sondage Gallup, 70 % des Américains s’opposent désormais à la construction de data centers dans leur région. Un rejet massif qui transcende les clivages politiques, bien qu’il soit particulièrement prononcé chez les Démocrates (56 % d’opposition forte).
La moitié des opposants pointent du doigt la ponction sur les ressources locales – notamment la consommation astronomique d’eau et d’énergie, ainsi que les impacts environnementaux. S’y ajoutent des inquiétudes sur la qualité de vie (22 %) et la hausse des coûts (20 %). Face à la flambée des prix de l’énergie, ces infrastructures sont devenues le bouc émissaire idéal pour les élus des deux bords, forçant les géants de la tech à revoir leur copie pour rendre ces projets plus acceptables.
L’Europe sur la même longueur d’onde. Un sondage européen d’octobre 2025 révèle une tendance similaire : une écrasante majorité d’Européens refuse que les data centers compromettent la transition énergétique, assèchent les ressources en eau ou fassent grimper la facture des consommateurs.
• 76 % estiment que les nouveaux data centers ne devraient être construits que s’ils sont alimentés par des énergies renouvelables.
• 69 % s’inquiètent de l’impact de ces infrastructures sur leur propre approvisionnement en eau.
• 83 % considèrent que les data centers doivent contribuer davantage que les ménages et les petites entreprises aux coûts énergétiques.
Cette opposition populaire se traduit désormais par des actes politiques plus francs qu’auparavant. Aux États-Unis, les annulations de projets de data centers ont quadruplé en 2025 sous la pression locale, passant de 6 en 2024 à au moins 25 l’année suivante. En Europe, des pays comme l’Irlande (hub historique des data centers européens), l’Espagne ou les Pays-Bas voient se multiplier les manifestations de riverains excédés par la pression exercée sur les réseaux électriques locaux et les ressources hydriques.
La France, nouvel eldorado de l’IA malgré la fronde ?
Pourtant, au milieu de cette défiance européenne, la France semble vouloir jouer une autre partition, par la promotion de son énergie nucléaire décarbonatée.
Après une rencontre au sommet entre Emmanuel Macron et Masayoshi Son, le parton de SoftBank au Japon fin mars 2026, le conglomérat japonais envisagerait d’investir jusqu’à 100 milliards de dollars pour construire des data centers d’IA en France. Si ce chiffre faramineux reste à confirmer, il s’ajoute à une cascade d’investissements étrangers déjà actés de près de 19 milliards d’euros.
Le gouvernement français, qui a déjà identifié plus de 60 sites disponibles, fait le pari que les retombées économiques et géopolitiques de l’IA l’emporteront sur les réticences locales. Un pari assez risqué au vu du climat actuel.
En Chine, une stratégie d’État sans débat public
La Chine, elle, déploie une stratégie radicalement différente. Pékin considère les data centers comme un instrument de puissance géopolitique non négociable.
L’Empire du Milieu s’apprête à presque doubler sa capacité d’ici 2030, visant plus de 60 GW installés (contre 32 GW fin 2025). Pour gérer la colossale demande énergétique que cela implique, le gouvernement a lancé le plan “Eastern Data Western Computing” . Ou comment déplacer les data centers gourmands en énergie vers les provinces reculées de l’Ouest, comme la Mongolie Intérieure, le Gansu ou le Guizhou, riches en énergies renouvelables (hydraulique, éolien) et bénéficiant d’un climat plus frais, tout en gardant les centres de calcul en temps réel près des mégalopoles de l’Est.
Plutôt que de subir la pression populaire, les autorités chinoises exigent des niveaux d’efficacité énergétique drastiques, intègrent massivement la récupération de chaleur fatale dans les réseaux de chauffage urbain.
Le contraste est saisissant : là où l’Occident doit composer avec une opinion publique de plus en plus hostile et des blocages locaux, la Chine avance à marche forcée, transformant la contrainte énergétique en un plan d’aménagement du territoire ultra-centralisé. Une asymétrie qui pourrait bien peser lourd dans la course mondiale à l’intelligence artificielle.
M.M


