En Iran, le Splinternet tue
La répression iranienne va plus loin sur l'espace numérique
J’ai rencontré plusieurs fois Amir Rashidi, expert en cybersécurité et défenseur des droits numériques, au sein de Miaan Group, une ONG fondée en 2019 qui analyse et documente la répression en Iran.
Face à la répression numérique sans précédent qui frappe le pays depuis la coupure massive d’Internet le 8 janvier dernier, Amir Rashidi, lui-même iranien en exil, livre son analyse éclairante sur ce “shutdown” inédit.
Entretien.
On estime à 30 000 le nombre de morts en Iran sur le mois de janvier. Dans quelle proportion peut-on attribuer l’impact de la coupure du réseau à cette tragédie ?
Il ne fait aucun doute que les coupures d’Internet ont eu un impact considérable (…). Elles ont perturbé efficacement la communication entre les manifestants. De plus, de nombreux rapports indiquent que l’absence d’accès à Internet – et dans certains cas, même aux services téléphoniques de base – a gravement entravé l’accès aux soins médicaux. Pour les personnes blessées, ce manque de connectivité aurait entraîné des situations mettant leur vie en danger, voire des décès.
Que sait-on du brouillage du réseau Starlink en Iran ?
Pour la première fois, nous avons observé des tentatives actives de brouillage contre Starlink. Si les autorités n’ont pas réussi à bloquer complètement les services Starlink, des efforts de brouillage importants et soutenus ont été déployés à Téhéran en particulier, ainsi que dans certaines zones environnantes. Nous n’avons pas reçu de rapports similaires d’autres villes. Cette disparité laisse fortement penser que Téhéran était considérée comme étant dans une situation sécuritaire plus critique que d’autres régions.
Le régime a constitué des “white lists” de personnes autorisées à se connecter au réseau international. Que sait-on de cette pratique ?
L’Iran s’oriente clairement vers un modèle internet à plusieurs niveaux, voire « par classes ». L’un des projets majeurs du gouvernement consiste à créer des listes blanches au niveau des services et des infrastructures. Cette approche a de facto entraîné une coupure d’internet permanente pour la population. Cela dit, plus ces listes blanches s’étendent et se complexifient, plus les possibilités de contournement technique se multiplient.
Quel est le rôle de la Chine et de Huawei en Iran ?
Selon moi, l’Iran n’a actuellement besoin ni de la Chine ni même de la Russie pour ses logiciels de censure et de surveillance ; il a développé des capacités nationales suffisantes dans ce domaine. Cependant, en matière de matériel, l’Iran reste dépendant de fournisseurs étrangers. En raison des sanctions internationales, la Chine – et Huawei en particulier – est devenue une option privilégiée pour l’acquisition de matériel de télécommunications et de surveillance essentiel. Actuellement, l’Iran exporte même des logiciels de censure et de surveillance vers la Russie, mais en termes d’infrastructures et de matériel, il demeure fortement dépendant de la Chine.
“Trou noir”, “Barracks Internet” : le nouveau modèle de Splinternet en Iran
Le grand “Internet shutdown” du 8 janvier dernier en Iran a donc permis de massacrer et de tuer des vies en silence, en se coupant quasi totalement du réseau international. Selon la communauté des observateurs du Splinternet, nous assistons au début d’une nouvelle ère, où l’infrastructure numérique devient un instrument de contrôle total sous la domination des institutions de sécurité. Le Projet FilterWatch, initié par Miaan Group, parvient à documenter et qualifier cette stratégie de “tournant historique dans la répression numérique”, transformant l’internet d’un espace de communication en un “trou noir de communication”, un système fermé, surveillé et militarisé.
La République islamique d’Iran est entrée dans la phase finale d’un projet longtemps redouté par les défenseurs des libertés numériques. Le pays, déjà l’un des plus avancés dans la censure numérique, abandonne cette fois son modèle traditionnel de censure de masse pour créer un réseau à plusieurs vitesses.
Barracks Internet : un privilège sous haute surveillance
La connectivité n’est plus considérée comme un droit mais comme un privilège accordé par le gouvernement. Ce projet confidentiel, orchestré par des figures de haut niveau comme Mohammad Amin Aghamiri, secrétaire du Conseil suprême du cyberespace de l’Iran, et Mehdi SeifAbadi, directeur adjoint de la sécurité de défense passive, vise à transformer l’infrastructure internet du pays en un “Internet de caserne” (Barracks Internet). Dans ce système, l’accès au monde extérieur n’est accordé qu’aux personnes disposant d’une autorisation de sécurité via une stricte “liste blanche” (white list).
Les ministères civils sont largement tenus à l’écart, la prise de décision se concentrant dans une chaîne sécuritaire fermée. Les médias d’État ont confirmé que ce changement est permanent, avertissant que l’accès non restreint ne reviendra pas avant mars 2026, et ne retrouvera jamais sa forme antérieure.
Les cinq dimensions de cette transformation
1- Messageries professionnelles sous contrôle : Les applications de messagerie domestiques ne pourront fonctionner en entreprise que sur autorisation de sécurité, transformant les communications en interactions intra-équipes et bloquant le peer-to-peer hors du réseau organisationnel pour une surveillance totale.
2- Lutte contre l’internet par satellite et “exportation de la censure” : Des entreprises comme Yaftar et le groupe Doran développent des systèmes pour détecter le trafic Starlink. De plus, l’internet en itinérance des opérateurs domestiques est restreint au Réseau national d’information même à l’étranger, un phénomène qualifié d’”exportation de la censure”.
3- Départ des partenaires étrangers et changements de direction : Les partenaires étrangers des entreprises de télécommunications ont quitté l’Iran, signalant la fin de la coopération internationale. Le PDG d’Irancell aurait été révoqué pour “trahison” après avoir retardé les ordres de coupure. Les institutions de sécurité comme la base Khatam al-Anbia prennent le contrôle.
4- Structure de décision sécuritaire : Les plans avancent dans le plus grand secret. Ali Hakim-Javadi, ancien chef de l’Organisation des technologies de l’information, a redéfini le filtrage : tous les utilisateurs sont initialement coupés d’internet, et un accès limité n’est accordé qu’après obtention de “garanties de sécurité”.
5- Conséquences immédiates : l’effondrement du commerce électronique : L’impact économique est dévastateur. L’entreprise de logistique Tipax, qui traitait environ 320 000 expéditions quotidiennes, n’en traite plus que quelques centaines. Cette situation entraîne des pertes financières massives et le chômage de milliers de personnes.
Un contexte mondial alarmant
Cette démonstration de force pourrait inspirer d’autres états totalitaires. En 2024, on comptait 296 coupures dans 54 pays, en augmentation de 35% par rapport à 2022 (source Access Now). L’Égypte fut le premier pays à utiliser ces techniques lors des manifestations de la place Tahrir en 2011. Des États comme l’Ouganda et le Myanmar pratiquent de plus en plus les coupures d’Internet pour dissimuler les répressions.
La résistance s’organise
Face à cette répression, les activistes continuent à créer des solutions de contournement. L’ONG eQualitie a observé que moins d’une centaine d’utilisateurs ont pu accéder à Internet hors du réseau iranien au cours des deux semaines suivantes. Fin janvier, les statistiques de Ceno, leur navigateur mobile sécurisé d’eQualitie, indiquaient environ 6 500 appareils uniques actifs.
“Malgré un isolement prolongé, Ceno a continué de fonctionner, même de manière limitée, tout au long de la coupure, permettant l’accès à du contenu externe malgré une connectivité minimale, notamment grâce au contenu diffusé par satellite via eQsat. Plus de 50 000 requêtes de contenu médiatique international ont été enregistrées par nos systèmes à ce jour”, rapporte eQualitie.
DeltaChat, une messagerie sécurisée et décentralisée, a également été déployée sur plus d’une centaine de serveurs dans le pays, permettant aux familles de maintenir des communications cryptées et fiables. (Lire l’article sur DeltaChat de septembre 2023)
M.M


